Entretien avec François Jarraud,
président de l'associationdes Clionautes
et secrétaire général de EPI.NET

"Notre magazine électronique est aussi un réseau qui relie 40 000 enseignants dans les écoles, collèges et lycées et dans toutes les disciplines."

Francois Jarraud enseigne l'histoire-géographie au lycée parisien "Le Rebours". Après des études littéraires, rien ne devait conduire ce "petit prof d'histoire-géo", comme il aime le dire, à devenir un passionné d'informatique. Cette conversion, il la doit à ses élèves de filières professionnelles avec lesquels il a découvert le micro-ordinateur dans les années 1980. Aujourd'hui, à 46 ans, il est président de l'association des Clionautes, qui regroupe les professeurs d'histoire-géographie actifs sur Internet, co-éditeur de la liste H-Francais (1300 enseignants d'histoire-géographie en réseau) et secrétaire général de l'EPI, association "Enseignement public et informatique". Pour cette association, il a créé EPI.Net, un magazine pédagogique électronique gratuit qui relie environ 40.000 enseignants et dont il est le rédacteur en chef.

Qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la question de l'informatique et de l'enseignement ?

C'est tout un itinéraire. Mais c'est très simple : j'ai débuté dans l'enseignement professionnel. On ne peut faire de cours magistraux à des élèves de lycée professionnel. Ou alors il faut aimer donner des heures de colle ! J'ai vite compris qu'il fallait que je trouve un "truc" pour créer des ponts avec mes élèves et les amener vers l'histoire et la géographie. C'était l'époque où la micro informatique faisait son apparition en France et où mes élèves découvraient tableur et traitement de texte pour leurs études professionnelles. J'ai décidé d'en profiter ! Je les ai accompagnés dans la découverte de ce nouvel outil et j'ai réutilisé au maximum leur savoir-faire pour l'histoire-géographie.

En même temps j'ai suivi l'évolution des concepts éducatifs : j'ai eu ma période "E.A.O." (enseignement assisté par ordinateur). Puis j'ai créé les logiciels éducatifs dont j'avais besoin pour enseigner. L'offre était réduite. Elle l'est toujours d'ailleurs. Certains logiciels du marché étaient de véritables contresens pédagogiques. Alors j'ai fabriqué mes outils particulièrement en géographie : "EducAtlas", un atlas thématique qui obligeait les élèves à discrétiser - c'est-à-dire à choisir un mode de représentation graphique à partir des statistiques- et par suite à réfléchir au lieu de subir des cartes. Et quelques autres dont "Pétrole" qui reposait sur l'idée de la simulation. Je me suis fait plaisir. Les élèves ont apprécié. Mais ces logiciels sont nés aussi de rencontres dans l'atelier informatique histoire-géo de Paris qu'animait avec talent Mme Vidal. Je lui dois beaucoup. C'est en observant Mme Vidal, en écoutant les collègues, en faisant travailler les élèves et en réalisant concrètement les logiciels que j'ai appris.

J'ai aussi découvert très tôt que l'ordinateur servait surtout à communiquer. A l'époque, la France découvrait le Minitel et se repliait sur elle-même. Mais le reste du monde se servait d'un autre type de serveur télématique, les B.B.S. Il y en avait des milliers à travers le monde qui, déjà, tissaient un véritable réseau. On pouvait déjà, par les BS, échanger du courrier électronique d'un continent à l'autre. A partir de 1988, et jusqu'en 1996, j'ai co-animé un important BBS parisien, Modula BBS, créé par un pionnier de la communication en France : Michel Parlebas. Ce serveur était généraliste. Je m'occupais de sa partie éducation qui était dotée d'une colossale logithèque éducative et d'une messagerie spécialisée. Là j'ai fait mes classes de modérateur. C'est tout naturellement, par les BBS, que j'ai découvert Internet à partir de 1993. Mon premier site Internet doit dater de 1995 et j'ai créé, avec Daniel Letouzey, la messagerie internet d'histoire-géographie "Clio" (devenue H-Français) en 1996.

Que trouve-t-on sur vos publications ?

H-Français compte actuellement environ 1300 professeurs d'histoire-géographie. Ils sont répartis un peu partout dans le monde mais sont à 90% en France. H-Français est une partie de H-Net (History-Net), un ensemble d'une centaine de listes de diffusion d'histoire, hébergé aux Etats-Unis. De fait c'est l'endroit où les historiens de la planète entière échangent des informations. C'est important pour nous.

Sur la liste de diffusion H-Français, on trouve des informations telles que dates de colloque, journées de stage, B.O. etc... On trouve des comptes-rendus d'ouvrages. Mais H-Français est aussi un lieu de formation : on y échange des documents pédagogiques, des idées de projets pédagogiques. Enfin c'est une collectivité humaine : nous tenons des congrès réguliers, deux fois par an, et c'est un plaisir de mettre un visage sur une adresse électronique. Les profs sont généralement isolés. Avec Internet nous avons un outil pour briser cet isolement.

Il y a aussi EPI.Net. L'EPI, "enseignement public et informatique", http://www.epi.asso.fr, est une association reconnue et agréée par le ministère de l'Education nationale, qui milite depuis les années 1970 pour les technologies dans l'enseignement. Pour elle, j'ai créé Epi.Net en octobre 98. A l'époque, il n'existait pas de magazine français, pédagogique et électronique. EPI.Net accompagne les professeurs du primaire et du secondaire qui se lancent dans les nouvelles technologies ou sur Internet. Il rend compte de ce que font les collègues vraiment sur le terrain et leur donne la parole. EPI.Net est expédié à nos abonnés tous les 15 jours. Chaque numéro comprend une expérience pédagogique, un (ou plusieurs) comptes-rendus d'ouvrages, une rubrique " actualités " et 200 à 300 adresses de nouveaux sites éducatifs sur Internet décrits et évalués. Aujourd'hui Epi.Net compte plus de 40 000 lecteurs, des enseignants du primaire et du secondaire de toutes les disciplines. Ce sont eux qui alimentent EPI.Net par leurs informations et leurs articles. EPI.Net est devenu le vecteur d'une véritable communauté éducative.

Avez-vous des difficultés pour faire face à un tel développement ?

Le magazine marche très bien, presque trop bien puisqu'il faut être à la
hauteur techniquement et éditorialement. Cela n'a rien de facile. Quant à la liste H-Français elle a donné naissance à une association, l'association des Clionautes, qui se développe rapidement.

Quelles solutions avez-vous souhaité apporter aux enseignants ? S'agit-il plutôt d'une aide technique, pédagogique, d'un réseau d'échanges ?

Apporter une solution aux enseignants serait bien prétentieux. Je crois que l'ordinateur peut être un extraordinaire outil de communication et de
mutualisation. C'est ce que nous avons mis en pratique sur la liste H Francais. Elle apporte, avec l'équipe éditoriale de H-Français et tous les colistiers, un outil intéressant pour les enseignants d'histoire-géo. Ainsi, au moment de la réforme des épreuves du bac, il y a deux ans, nous avons beaucoup échangé, rendant compte des réunions académiques auxquelles nous assistions. Nous avons pu mieux préparer les élèves.

Cette réflexion sur le bac continue. Nous accompagnons également les projets pédagogiques. J'ai ainsi beaucoup appris au contact des collègues. Je me rappelle par exemple les échanges qui ont accompagné le projet "Ville 98", un projet de création de site web géographique par des élèves de première. Nous avons pu entre enseignants confronter nos méthodes de travail. Cela continue avec les travaux personnels encadrés (TPE) que les élèves de première de lycée général doivent réaliser cette année. Depuis plusieurs années plusieurs clionautes se sont investis dans la pédagogie de projet qui est celle des TPE. Ainsi nous avons pu réfléchir à son organisation, au carnet de bord par exemple, que nous, Clionautes, avons mis en pratique depuis plusieurs années. La richesse de la liste c'est l'extraordinaire vivier d'enseignants qui s'y retrouvent.

Nous pensons aussi aux familles. Depuis un an, nous avons ouvert une page d'aide aux devoirs sur le site des Clionautes. Des enseignants sont de permanence pour répondre aux questions des élèves par courrier électronique. et peut-être bientôt en direct sur un "hot chat" !

Avec le développement des technologies d'information et de communication, quels sont les problèmes qui se posent aujourd'hui à l'école ? Le système éducatif a-t-il déjà été confronté à des bouleversements technologiques semblables ?

Le dernier grand bouleversement technologique a été l'invention du manuel au Moyen-Age. Il a complètement modifié le rapport maître-élève. Aujourd'hui, Internet peut faire évoluer le système éducatif car il offre une ouverture sur "la vraie vie". C'est à dire une incitation à voir les disciplines sous l'angle problématique plutôt que sous celui de la simple transmission de connaissances décontextualisées et abstraites. Les TICE peuvent être des appuis pour une pédagogie de projet qui puisse redonner du sens aux enseignements, s'adapter au rythme différent des élèves et permettre un véritable approfondissement des connaissances, la construction de savoirs. En histoire-géographie il est frappant de voir que les élèves ne sont pas habitués à utiliser le " pourquoi ? ".

Tout cela n'est pas rien. Mais Internet peut aussi être transformé en une annexe documentaire, un nouveau téléviseur qui offrirait du matériel pour du "copier-coller". L'outil a des possibilités. Mais l'essentiel est ailleurs : la volonté de changer de pédagogie pour accompagner toute une tranche d'âge vers la réussite. Ce qui suppose des changements institutionnels mais aussi (surtout !) culturels. Il semble que cette perspective fasse encore peur. Pourtant il devient urgent de faire évoluer le système. C'est peut-être mon expérience en L.P. qui me rend plus sensible à cela.

Compte tenu de votre riche expérience, avez-vous des conseils particuliers à donner aux responsables éducatifs qui vont devoir s'approprier ces nouveaux outils ?

A titre d'aîné, et sachant que chacun doit faire sa route à son pas, j'aurais
deux conseils. Il faut accepter et s'appuyer sur les savoir-faire des élèves. Il faut communiquer avec les collègues car ils ont plein de choses à nous
apprendre !

Quels projets "bouillonnent" encore actuellement chez François Jarraud ?

J'ai en effet mille projets ! Pour l'Epi, continuer à développer le magazine électronique Epi.Net qui doit devenir un acteur important pour l'intégration
des TICE dans le système éducatif et une véritable communauté. Quant à l'association des Clionautes, elle développe de nombreux projets qui, c'est intéressant à noter, correspondent à des demandes de la société. L'association est partenaire du PNER (Programme national de numérisation http://www.pner.org). Elle a plusieurs projets éditoriaux, avec des éditeurs publics et privés. Nous avons d'autres projets en développement qu'il est trop tôt de citer. Et, à titre personnel, je souhaite m'investir maintenant dans l'enseignement à distance. Une nouvelle frontière pour les enseignants.

Propos recueillis par Nathalie Le Garjean.
© CyberEcoles, Octobre 2000

Nom de l'interviewé
François Jarraud
Thème
journal électronique, réseau
Région-pays France
CyberVolontaires non
Contact

Jeanne Suhamy

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