Entretien avec Stéphane Gaultier,
président d'Editronics Education
Ancien élève de l'École centrale de
Lille, Stéphane Gaultier se définit lui-même comme « un pur
produit des nouvelles technologies ». Il a vécu l'aventure
du Minitel, puis créé la Cinquième Développement, filiale commerciale
de la chaîne publique, avant de rejoindre Hachette Livre en tant
que Directeur du développement des Nouvelles Technologies Educatives.
Il a créé il y a deux ans Editronics Education, une société d'édition
qui veut marier les nouvelles technologies et les supports traditionnels,
notamment grâce à un nouvel outil pédagogique : le i-m@nuel.
Pouvez-vous nous expliquer en quoi
consiste le i-m@nuel ?
L'idée
m'en est venue lorsque j'ai pris conscience de l'évolution inévitable
de la pédagogie avec l'arrivée d'Internet. Face au peu de réactivité
des éditeurs classiques, j'ai décidé de me lancer dans cette aventure.
En matière de technologies de l'information et de la communication
dans l'éducation (TICE), il y a l'image du passé, l'image du présent,
et la projection dans le futur. Le passé, c'est : on a raté le plan
informatique pour tous. Aujourd'hui, on en est toujours à la trilogie
tableau noir, craie, livre.
Et l'avenir ? Le i-m@nuel a pour but de répondre à des pratiques
pédagogiques dont on sent bien qu'elles ont besoin de changer. Les
profs qui veulent innover font un peu le grand écart : d'un côté
le manuel, de l'autre le multimédia, le tout sans rapport entre
les deux puisqu'ils ne sont pas conçus l'un en fonction de l'autre.
D'un autre côté le multimédia n'est pas la panacée ; le « tout-multimédia
» est une erreur. Il y a heureusement des enseignants qui utilisent
Internet tout en revendiquant une place pour le manuel scolaire.
Mais le manuel actuel veut tellement paraître à la page, en intégrant
des images, des bandes dessinées, des jeux parfois, qu'il est devenu
un fourre-tout incroyable dans lequel personne ne se retrouve. Nous
partons du principe inverse. Le i-m@nuel , c'est d'un côté un manuel
de référence, sans le côté pseudo-multimédia qui fait des manuels
actuels des objets insatisfaisants tant pour le prof que pour l'élève,
de l'autre un site internet qui permet un affinement pédagogique,
un réglage en fonction des classes, des élèves, des approches pédagogiques
retenues par le professeur, etc. : le meilleur du livre et le meilleur
du multimédia !
Mais si les manuels actuels singent
ainsi le multimédia, c'est afin de paraître plus attrayants aux
élèves : ne craignez-vous pas, en transférant toute la partie ludique
sur l'Internet, de détourner un peu plus ceux-ci du livre et de
la lecture ?
Je vais vous faire une réponse à
la fois de père de famille et de quelqu'un qui a pas mal travaillé
sur ce sujet. La force d'un livre, c'est le texte, sans quoi les
romans n'existeraient plus depuis longtemps ! Au lieu de fuir vers
une fausse interactivité, il faut revenir à quelque chose d'un peu
plus littéraire, redonner sa vraie place au livre en faisant du
manuel scolaire un objet qui répond à ce qu'on attend de lui.
Quelle sera alors la place respective
du manuel et du site internet ?
Le manuel, c'est l'élément de référence,
il prolonge le programme. C'est un point de départ, une base. Tout
ce qui se situe dans l'internet a pour but de pouvoir paramétrer
le cours par rapport aux besoins des élèves. Aujourd'hui, les contenus
et des ressources deviennent vite obsolètes. Un site internet est
souple, on peut y développer plusieurs types de séquences pédagogiques,
avec des produits préétablis, des banques de ressources pédagogiques,
des animations interactives susceptibles de motiver les élèves.
Il est aussi évolutif, car tout ce qui est monté peut être démonté,
remplacé aisément. Il est, également, bien plus vaste qu'un manuel
et s'adapte à toutes les situations.
Est-ce que cela veut dire que les
exercices et les animations pourraient être paramétrés en fonction
du niveau de chaque élève ?
Cela n'a en effet rien d'impossible.
C'est à l'outil de s'adapter à l'usage, non le contraire. Actuellement,
en gros on peut distinguer trois niveaux d'équipement informatique
dans les classes. À la base, on trouve l'enseignant classique, qui
prépare son cours avec le manuel de trois cent pages et des photocopies.
Ensuite, il y a les salles de classe équipées d'un ordinateur qui
sert à illustrer le cours et à l'animer. Enfin, plus rares, les
salles multimédia avec plusieurs postes informatiques en réseau.
Notre propos est de dire : quelle que soit la solution technique,
l'enseignant doit avoir des opportunités d'utilisation indépendantes
de la technologie. Il ne doit pas avoir à se poser des questions
de Mac, de PC, d'évolution de l'équipement, etc. Par contre il faut
rendre les enseignants moteurs de l'évolution pédagogique, et non
simples « subisseurs » d'une pédagogie définie ailleurs : cela,
seul un site internet, avec des accès personnalisés, peut le permettre.
Comment votre projet a-t-il été accueilli
par l'Education nationale ?
Editronics Education est lauréate
du Concours National d'Aide à la Création d'Entreprises de Technologies
Innovantes du Ministère de l'Education Nationale et de l'Agence
nationale de valorisation de la recherche (Anvar), ce qui constitue
évidemment pour nous un encouragement. Au-delà, il faut savoir qu'il
n'y a pas de validation des manuels scolaires par l'Education nationale
: cela relève du libre choix des enseignants et des établissements.
Nous sortirons au printemps quatre premiers titres : histoire-géo
et S.V.T., pour le primaire et le collège. En 2002 nous escomptons
pouvoir couvrir toute la gamme du primaire et du secondaire. Nous
sommes donc en concurrence avec les éditeurs traditionnels, nous
devons être compétitifs au niveau du prix et de la qualité. Mais
au lieu de vendre un manuel, nous vendons l'ensemble, site et manuel
papier. L'élève, lui a tout à y gagner puisqu'il verra enfin son
cartable s'alléger !
Les conditions vous semblent réunies
pour la réussite de votre projet ?
Bien évidemment. Il y a aujourd'hui
en moyenne un ordinateur pour sept élèves dans les lycées, les écoles
sont de plus en plus équipées et la progression est constante. Déjà
43 % des profs préparent leurs cours à l'aide d'internet et pas
un instituteur ne peut dire aujourd'hui : « moi, je ne veux pas
toucher à ça ». C'est toute la force d'Internet. Il y a cinq ans
une entreprise aussi puissante que Microsoft a tenté, sans y parvenir,
de canaliser Internet. Le monde éducatif, relativement peu perméable
aux évolutions, est aujourd'hui complètement balayé par cette bourrasque
et la pédagogie va changer en profondeur, c'est inéluctable. Cela
suppose un grand changement de la part des professeurs. Les enseignants
jusqu'à présent décernaient le savoir, ils deviennent des médiateurs,
ils apprennent à apprendre. La vraie pénétration de la société de
l'information, c'est ça ! Mais il y a un changement encore plus
fondamental: nous sommes en train de passer d'une société de stock
à une société de flux, donc de la notion d'achat à celle d'abonnement
à des éléments constamment réactualisés. On n'achètera plus un objet
mais un environnement d'idées. Cela va changer fondamentalement
le métier d'éditeur scolaire, qui deviendra un fournisseur de service
pédagogique. C'est à coup sûr la direction que l'on prend. C'est
aussi celle que suit Editronics Education.
Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, novembre 2000
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