Entretien avec Jean-Louis Billoët,
directeur des formations au Centre national d'enseignement à distance (CNED)

« Les TICE actuellement reviennent plus cher
qu'une formation classique »

A côté du papier, qui demeure le support essentiel des cours par
correspondance, le CNED, Centre national d'enseignement à distance, utilise l'image, la télévision, les cassettes vidéo, les cédéroms, et, depuis cinq ans, Internet, notamment avec le site « Campus électronique ». Jean-Louis Billoët, professeur des universités, a été directeur des études à l'Ecole nationale supérieure d'Arts et Métiers (Ensam). Il est le nouveau directeur des formations au Cned. Portant un regard lucide sur l'utilisation des nouvelles technologies en matière d'éducation, il met l'accent sur le travail pédagogique permanent qui doit les accompagner et sur la nécessité d'une évaluation de tout dispositif pédagogique.

Que représente le secteur du secondaire parmi vos prestations ?

C'est l'un des plus importants. Nous avons 62 000 inscriptions annuelles dans le premier degré, collège et lycée, plus 65 000 inscriptions en parascolaire, c'est-à-dire principalement les cours d'été. A part la préparation aux concours d'enseignement, ce sont nos deux secteurs principaux. Les autres domaines que nous couvrons sont cependant nombreux : BTS, préparation aux concours administratifs, cours de langue, formations supérieures d'Etat, etc.

Quelle est l'attitude du Cned face aux TICE ? Expectative, méfiance, adhésion sans réserve ?

Tout d'abord permettez-moi de situer un peu le Cned dans le paysage de la formation à distance. Le Cned, c'est 400 000 inscriptions par an (une inscription correspondant pour nous à l'achat d'un produit et non à un élève), ce qui en fait le premier opérateur de toute la francophonie dans ce domaine : il ne faut pas oublier que nous avons 220 implantations dans le monde. Cela se fait encore majoritairement par correspondance, approximativement à 90 %. Mais depuis quelques années nous avons pris le virage des nouveaux vecteurs de communication. Et il n'y a pas qu'Internet ! Après le papier, qui demeure le support essentiel, il y a l'image, la télévision et les cassettes vidéo. Nous avons aussi des cédéroms. Enfin, il y a Internet, média dans lequel nous avons beaucoup investi depuis cinq ans, notamment avec notre site « Campus électronique».

Quelle est votre approche spécifique d'Internet ? Ce média est-il voué à remplacer les cours par correspondance?

Pour nous Internet représente plusieurs choses : d'abord un outil de communication et d'information, ensuite un vecteur de formation et enfin des produits en ligne. Ceux-ci sont encore il est vrai peu nombreux, ceci pour plusieurs raisons. Nous ne voulons pas que les formations que nous proposons dépendent de l'équipement informatique des usagers : il y aurait là une injustice qui ne correspond pas à l'idée que nous nous faisons de notre mission. Notre approche est donc plutôt celle de produits complémentaires, soit compris dans le prix de la formation, soit achetés en plus de celle-ci : des devoirs et des tutorats en ligne, par exemple. Aujourd'hui la quasi-totalité sont des « plus » inclus dans le prix de la formation. Cela dit, nous pouvons constater l'intérêt du public pour ce nouveau vecteur d'après la fréquentation de notre site Campus électronique : les accès ont doublé en un an, après une augmentation de 80 % l'année précédente.
Mais le problème n'est pas de mettre un site en ligne, aussi bien fait soit-il. L'important c'est le travail pédagogique permanent qui l'accompagne. Beaucoup de jeunes sociétés sont capables de faire des sites web, mais sont-elles capables d'assurer le tutorat qui va avec ? Ceux qui feront la différence seront ceux qui seront capables d'assurer de véritables services. Derrière le site, il faut répondre au téléphone, effectuer les corrections, etc., et c'est là que la gestion devient difficile.

Mais est-ce qu'à l'époque d'Internet les cours par correspondance (par la poste) ne deviennent pas un peu obsolètes ?

Je crois qu'aujourd'hui il y a un peu un mirage sur ce que peuvent apporter les TICE. Je suis un fana de matériel, j'ai enseigné 15 ans l'informatique : je ne suis donc nullement technophobe, mais on n'a pas encore repensé la pédagogie en fonction de ces nouveaux outils. On a du mal à dépasser le schéma classique de l'enseignement, avec des professeurs qui délivrent des contenus. Il y a aussi un problème de coût : les TICE actuellement reviennent plus cher qu'une
formation classique. Et elles sont paradoxalement moins souples : avec un excellent bouquin que vous pouvez emmener dans votre sac, vous pouvez travailler n'importe où, c'est beaucoup moins vrai pour les TICE. Peut-être que demain cela changera lorsque l'informatique sera utilisée par tout le monde comme un stylo aujourd'hui. Mais on en est encore loin!
Il y a dans l'enseignement un mot qu'on n'entend jamais : évaluation. Quelle est le degré d'efficience d'un dispositif pédagogique ? C'est ça la véritable question, quelle que soit la technologie mise en oeuvre. Il est très difficile d'y répondre, mais il faut se la poser. On est quelque fois étonné que des systèmes très simples mais bien rôdés aient un plus grand degré d'efficacité que des choses très sophistiquées ; au passage on oublie plusieurs facteurs essentiels, comme le degré d'intérêt de l'utilisateur, sa maîtrise et son habitude du processus. Si ces points ne sont pas acquis, l'usager risque de décrocher.

Est-ce qu'à votre avis il y a encore des choses à inventer dans ce domaine ? Après tout le monde du multimédia est tout nouveau...

Certainement ! A mon avis on aura demain un atout considérable sur Internet avec le haut débit. Cela va permettre, par exemple, de faire de la simulation en temps réel. Vous savez que c'est déjà utilisé dans des activités très spécialisées, mais demain on pourra certainement s'en servir pour des apprentissages plus fondamentaux. Mais les progrès techniques devraient également permettre autre chose : on va pouvoir repenser la position de l'image et du texte au sein d'un écran. Aujourd'hui, on n'a pas encore une qualité suffisante pour mener ce genre de réflexion. Et puis il y a la reconnaissance vocale qui va certainement changer pas mal de choses.

Puisque nous sommes dans la prospective, est-ce que, à plus ou moins long terme, enseignement à distance classique et TICE sont complémentaires, ou est-que les secondes ont vocation à remplacer les premières ?

Dans certaines configurations, dès aujourd'hui des formations peuvent être entièrement « TICE ». J'en suis intimement persuadé. Mais il ne faut pas être systématique : je ne vois pas un enfant du CP ou de CM2 faire une scolarité qui s'appuie uniquement sur ces outils. Et puis, encore une fois, je ne souhaite pas qu'en investissant tout dans ces nouveaux vecteurs on isole une partie des usagers en proposant une pédagogie à deux vitesses. Par contre, les TICE peuvent également représenter une chance pour tout un public en difficulté par rapport à l'enseignement classique et qui pourrait, avec les nouvelles technologies, surmonter une certaine réticence.

Est-ce que le Cned compte intégrer d'autres moyens multimédia dans ses outils pédagogiques ? Des cédéroms, par exemple ?

Nous avons produit beaucoup de cédéroms, et il est vrai qu'ils ne sont pour le moment guère visibles. En fait la version numéro deux de notre site campus électronique est en gestation, et les cédéroms y seront mieux mis en valeur. C'est heureux, car certains sont très innovants. Nous comptons d'ailleurs promouvoir nos savoirs et nos savoirs-faire par le biais d'une labellisation « reconnu d'intérêt pour l'enseignement » (RIPE) par le ministère, ceci en partenariat avec des éditeurs.
Mais je voudrais aussi insister sur un autre média un peu trop marginalisé à mon avis dans le discours pédagogique : la télévision. On oublie que la télé est un des vecteurs les plus appropriés pour l'apprentissage, car c'est pour tout le monde un objet familier, dont on sait se servir et qu'on ne redoute pas, ce que n'est pas encore tout à fait l'ordinateur. Nous avons un centre de production audiovisuelle professionnel et nous avons le savoir-faire pour produire des émissions. Derrière, une question se pose : comment intégrer l'image mobile dans Internet ? Autrement dit, comment marier Internet et la télévision ? Demain, nous aurons des émissions interactives, l'utilisateur pourra réagir en direct. Mais le vrai problème demeure : comment et pourquoiincorporer ces nouvelles possibilités dans les formations ?
J'en viens au point essentiel : du cours par correspondance classique à Internet et au cédérom en passant par la télé, nous maîtrisons tous les médias que peut utiliser la pédagogie aujourd'hui. Peu de gens peuvent prétendre, sur le marché avoir cette vision complète. Et, si nous sommes capables d'évaluer les potentialités des TICE, cela ne nous paraît pas une raison pour abandonner des techniques plus classiques, mais qui ont l'avantage d'être bien maîtrisées et qui ne déstabilisent pas une partie du public... ou des enseignants.

Justement, quel sera l'impact des TICE sur ceux-ci ? N'auraient-ils pas besoin d'une formation spécifique ?

Il n'y a pas que les TICE qui nécessitent une adaptation ! C'est un constat que nous avons fait il y a plusieurs années : il est nécessaire de former nos enseignants à ce qu'est le télé-enseignement et ce qu'il est amené à devenir.
Nous avons donc créé une école de formation aux métiers de l'enseignement à distance, et nous avons l'intention d'en faire un des points forts du Cned. Il faudrait un « Grand Livre » qui recense toutes les expériences, bonnes et mauvaises, de l'enseignement à distance. Il faudrait aussi que tout le monde accepte de dire ce qui a réussi et ce qui n'a pas marché... Il ne faut pas non plus se replier : il y a dans ce domaine des expériences formidables à l'étranger, et pas toujours très connues : allez donc voir, par exemple, le site web de l'université de Contenidos (www.contenidos.com): c'est tout à fait exemplaire.

Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, décembre 2000

Nom de l'interviewé
Jean-Louis Billoet
Thème
formation en ligne, travail pédagogique
Région-pays France
CyberVolontaires Non
Contact

Jeanne Suhamy

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