Entretien avec Philippe Quéau,
directeur de la Division Société de
l'Information de l'Unesco

« L'Unesco se veut le champion du domaine public »

Ancien élève de l'Ecole polytechnique, Ingénieur de l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications et fondateur du forum Imagina, Philippe Quéau est également philosophe et auteur de plusieurs ouvrages sur les mondes et les images virtuels. Le dernier paru, La planète des esprits, pour une politique du cyberespace (Odile Jacob, 2000, 329 p., 160 F), plaide pour la notion de « bien commun mondial ».

Vous avez écrit : « Il nous faudra civiliser le cyber-espace ». Les nouvelles technologies dans l'éducation y contribuent-elles ?

En elles-mêmes, les nouvelles technologies ne sont pas un garant de civilisation. La civilisation, c'est un ensemble fait de politique, de pratique, de vision éthique générale. En matière d'éducation, les nouvelles technologies ne répondent pas à l'essence de la question. Elles se situent sur un plan différent : le plan instrumental, qui doit être mis au service d'une politique qui fait fond. Il restera toujours à décider indépendamment des technologies, même s'il faut évidemment tenir compte de celles-ci.

En fait, on s'aperçoit vite que les nouvelles technologies apportent autant de questions que de réponses. L'accès en ligne par les technologies d'éducation à distance peut paraître une bonne solution à de graves problèmes de financement, d'accès, etc., mais en même temps des problèmes d'une nature nouvelle se posent. Comme par exemple la question de la validation transnationale des offres pédagogiques : dans le cyberespace, on l'a assez dit, les frontières n'existent pas, et toute ressource mise en ligne est donc par nature transnationale. La validation devrait donc l'être aussi, et c'est encore loin d'être le cas. On voit donc que les nouvelles technologies peuvent favoriser des solutions concrètes, mais qu'elles apportent également leur propre lot de difficultés : elles ne sont donc pas la fin ultime à chercher. Elles doivent s'inscrire dans le cadre d'une affectation plus générale, d'une vision plus politique, qui doit elle aussi se
mondialiser.

Est-ce là le rôle de l'Unesco ?

L'éducation fait, en effet, clairement partie des missions confiées à l'Organisation pour l'éducation, la science et la culture depuis sa création par les Nations Unies en 1945. Le forum mondial sur l'éducation qui s'est tenu à Dakar il y a un peu plus d'un an a réitéré cette priorité, puisque la
communauté internationale s'y est engagée à fournir, d'ici 2015, une éducation de base de qualité à tous les enfants du monde. Mais cet engagement signifie aussi que l'Unesco s'intéresse avant tout aux questions les plus brûlantes : les formations de base, l'apprentissage premier. C'est là pour nous la priorité absolue. L'Unesco ne se désintéresse pas pour autant de l'éducation à distance, mais en tenant compte du fait que celle-ci est déjà largement prise en compte, d'une part par le marché, et d'autre part par les organismes publics des pays les plus avancés. Il appartient à l'Unesco d'aider à combler le fossé numérique dans ce domaine, entre pays développés et pays en développement.

Les nouvelles technologies n'ont-elles pas un rôle à jouer dans cet immense chantier de l'éducation de base ?

Oui, certainement, et avant tout dans le cadre de la formation de formateurs et de la mise à disposition de contenu à l'intention des écoles normales. On ne fera pas d'éducation de base sans enseignants, et le besoin de formation est énorme. Là, en effet, les nouvelles technologies peuvent être très utiles.

Mais il faudrait surtout réfléchir aux standards de validation et aux cadres normatif et juridique dont l'importance ne fera que croître. Là L'UNESCO pourrait jouer un rôle catalytique afin de faciliter l'apparition de pratiques minimales communes. Car ce n'est un mystère pour personne : derrière les offres de formation en ligne, on trouve le meilleur et le pire. Et il est d'autant plus difficile de distinguer les vessies des lanternes que le cyberespace devient un espace transnational.

Ce sont des problèmes dont vous vous occupez ?

Ce sont surtout mes collègues du secteur éducation qui s'en chargent. La
Division Société de l'information s'occupe de ces questions sous un angle complémentaire, par exemple en traitant du thème de l'accès universel au
cyberespace. Nous travaillons concrètement dans ce sens, avec un projet de recommandation intitulé « Promotion du multilinguisme et accès universel au cyberespace », qui sera soumis aux 188 États membres à la prochaine conférence générale, en novembre 2001. Il s'agit d'un document juridique, posant des principes de base, dans lequel nous proposons des mesures permettant de développer l'accès au réseau, via les questions de politique tarifaire notamment, ainsi que des mesures pour la promotion du domaine public de l'information et des exceptions légales au droit d'auteur pour l'enseignement. Quant aux mesures proposées sur le multilinguisme, elles ont pour but d'encourager une plus grande diversité culturelle sur le web. Tout cela n'est pas sans impact sur les aspects proprement éducatifs.

Cela dit, je crois qu'on peut aussi souligner la volonté fondamentale de l'UNESCO : continuer d'affirmer qu'il y un a rôle à jouer pour l'espace public. L'UNESCO se veut le champion du domaine public. En effet, si on raisonne à l'échelle mondiale, la fameuse « fracture numérique » entre le Nord et le Sud va probablement s'accroître. Une manière de la réduire, même si ce n'est pas la seule, consiste à renforcer le rôle des initiatives publiques, et si possible de faire émerger une sorte de patrimoine commun de l'humanité à l'échelle planétaire, qui pourrait rendre d'immenses services.

Mais actuellement, la balance semble, un peu partout, plutôt pencher du côté de la privatisation...

Il n'est en effet guère difficile de voir que les avis sont divergents. La voie de l'Unesco est de souligner la dimension stratégique absolue de ce concept, surtout si on veut s'attaquer aux problèmes qui rongent plus de la moitié de l'humanité. Je voudrais prendre comme exemple de notre philosophie l'immense pas en avant fait tout récemment par le Massachusetts Institute of Technology, le fameux MIT, qui a décidé de mettre tous ses cours en ligne gratuitement. Cela correspond exactement à ce que nous voulons faire. De telles initiatives pourraient mener à créer un portail mondial des connaissances, en accès gratuit, formatées dans un esprit de partage afin qu'elles soient accessibles à tous. Là l'UNESCO pourrait avoir son rôle, en servant en quelque sorte d'interface entre tous les pays.

Hier, de telles idées n'étaient que des rêves. Aujourd'hui on a enfin les moyens techniques de le faire. Ce qui manque c'est la volonté politique. Si on réussit à la faire émerger, cela peut avoir d'énormes conséquences pour l'humanité. Notre but ultime n'est évidemment pas de tout mettre sur le site de l'UNESCO, mais d'inciter les Etats membres à partager des méthodes et une certaine philosophie du partage et du domaine public. Or la situation est très variable. Pour certains pays, la nécessité de mettre le maximum de connaissances en ligne va de soit. C'est le cas aux Etats-Unis, comme le montre l'initiative du MIT. Mais beaucoup de pays en sont encore au BA ba. C'est pourquoi il faut expliquer, mais il faut aussi montrer, donner l'exemple. C'est en cela qu'il est important de faire du site de l'UNESCO un portail de référence, qui pourrait devenir un portail mondial du domaine public.

Vous citez une très belle formule de Polybe : « L'éducation, cela sert à vous faire voir que vous êtes dignes de vos ancêtres ». Lorsqu'on parle d'éducation on fait généralement plutôt référence au futur qu'au passé...

Il y a plusieurs niveaux d'éducation. En se focalisant sur les nouvelles technologies, on ne voit qu'un segment de la complexité. La formule de Polybe a le mérite de montrer qu'il n'y a pas que le changement, il y a aussi la mémoire. Et l'homme ne vit pas constamment tourné vers le progrès, il y a des notions qui vont dans le sens contraire : le « désenchantement du monde » de Max Weber, le « déclin de l'Occident » de Spengler, le « malaise dans la civilisation » de Freud, voilà des formules qui peuvent nous faire penser que la notion même de progrès n'est pas forcément adéquate. Il est important, aussi, de se rappeler qu'il y a eu dans le passé des époques où l'humanité a connu des formes supérieures en matière d'éducation. Après tout, le mot « lycée » nous vient d'Aristote ! Ce genre de réflexions permet de prendre un peu de champ et de relativiser les questions liées aux technologies, de les mettre à leur juste place, et, en somme, de juger de la question fondamentale en terme de transmission, de mémoire, de finalité de l'humanité.

Cette finalité a-t-elle quelque rapport avec ce que vous appelez « le bien commun mondial » ?

Le Bien commun est un concept d'autant plus important qu'il est battu en brèche par la pensée ultra-libérale. Celle-ci est en fait un néo-nominalisme, niant l'existence d'abstractions comme les concepts d'humanité ou de bien commun, qu'elle considère comme des fictions langagières. Ce courant nominaliste, qui vient du Moyen Age, a été constamment repris par la pensée anglo-saxonne avec des philosophes comme Thomas Hobbes, Jeremy Bentham, et au XXe siècle Friedrich von Hayek. A l'opposé, on trouvera tout un courant philosophique allant d'Aristote à Rousseau centré sur la notion de bien commun. De nos jours ce combat idéologique radical prend une nouvelle portée car, avec la mondialisation, il ne se déroule plus à l'intérieur d'une culture donnée : cette fois l'arrière-plan en est le monde. Ce combat entre nouveaux nominalistes, ultra-libéraux, d'une part et « néo-réalistes », d'autre part, qui croient en la force explicative des concepts et la valeur mobilisatrice des idées, est aujourd'hui en phase aiguë. Ce n'est plus, comme au Moyen Age, une lutte purement scolastique ; cela se traduit par des réalités, des mesures pratiques.

Tout un courant de pensée cherche donc à vivifier cette notion de bien public. Ce bien peut être naturel : c'est l'air que nous respirons, le climat, l'eau, etc. Mais il peut aussi être artificiel : au coeur des nouvelles technologies, les standards d'Internet sont un bien public. Alors qu'explosent les phénomènes de dérégulation et de marchandisation s'impose la nécessité d'une réflexion sur leur statut. Ils sont indivisibles, mais aujourd'hui certains sont à l'encan. Juridiquement, ce sont des Res nullius, des choses qui n'appartiennent à personne : ils sont donc, de fait, pillables à merci. On pourrait aussi les considérer comme des Res communis, autrement dit des choses dont chacun est propriétaire indivis. Cela pourrait contribuer à faire naître
une citoyenneté planétaire.

Mais cela ne reviendrait-il pas à modifier une strate très profonde du droit ?

Vous savez, le droit international existe depuis la découverte du Nouveau
Monde. On parlait alors de droit des gens. Avec l'apparition des États-nations est apparue l'expression même de droit international. La question fondamentale est alors celle-ci : qui peut parler au nom de l'intérêt général del'humanité ? Pour le droit international, ce sont les Etats, seules personnes juridiques qu'il connaisse, mais cette réponse est à l'évidence insuffisante : les Etats n'interviennent qu'au nom de leur égoïsme sacré, or un parlement mondial ne peut pas être un parlement d'égoïstes.

Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, 2001

Nom de l'interviewé
Philippe Queau
Thème
UNESCO
Région-pays France
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Jeanne Suhamy

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