Entretien avec Bernard Cornu,
ancien directeur de l'IUFM de Grenoble,
spécialiste de la didactique des mathématiques
et de l'intégration des TIC dans l'enseignement

"Les nouvelles technologies vont renforcer
le rôle des professeurs."

Bernard Cornu, professeur des universités, vient de quitter la direction de l'IUFM de Grenoble, un institut de formation pionnier en matière de nouvelles technologies, au terme de son second mandat de cinq ans. Spécialiste de la didactique des mathématiques et de l'intégration des TIC dans l'enseignement, il a participé à de nombreuses recherches sur ces sujets et vient de publier Le nouveau métier d'enseignant, fruit d'un travail collectif mené dans le cadre de la Commission française pour l'Unesco. Il a également présidé le groupe 3.1 (" Informatics Education at the Secondary Level ") de l'I.F.I.P. (International Federation of Information Processing). Selon lui, les nouvelles technologies, loin de réduire le rôle des professeurs, vont le renforcer, tout en le transformant en profondeur. Il considère aussi que l'intégration des TIC s'accomplit de façon plus homogène et plus équitable en France qu'aux Etats-Unis et estime qu'en matière de contenu, sur le point crucial de l'articulation entre technologie et pédagogie,"la France est à la pointe de la réflexion".

L'IUFM de Grenoble, que vous avez dirigé pendant dix ans, a été le premier à inclure dans son contrat d'établissement un volet "nouvelles technologies". Est-il toujours à la pointe dans ce domaine ?

En tout cas il n'est plus le seul ! Aujourd'hui les TIC font partie du quotidien de la plupart des IUFM, et beaucoup d'autres établissements développent des projets passionnants. Mais je crois qu'il est vrai que nous avons joué un rôle pionnier dans ce domaine, avec probablement un effet d'entraînement sur la réflexion et la pratique. Cela a commencé dès la création de l'IUFM de Grenoble en 1990, et notre premier projet TIC date, je crois, de 1994. Nous avons été par exemple les premiers à doter tous nos étudiants et formateurs d'une adresse e-mail, il y a déjà cinq ans.

Sur quels points, concrètement, a porté cette évolution ?

J'en distinguerai quatre. Il y a d'abord l'acquisition des compétences techniques nécessaires. Cela demeure indispensable, mais c'est un point qui est en train de devenir secondaire, car les futurs professeurs arrivent de plus en plus à l'IUFM en ayant déjà une certaine pratique de l'informatique et d'internet. En ce qui concerne l'équipement lui-même, globalement les IUFM n'ont pas trop à se plaindre, même si, évidemment, on voudrait toujours avoir plus de moyens.

Ensuite il y a la didactique des disciplines. Les outils ne sont rien en soi. La question importante,c'est : "en quoi vont-ils m'aider?" Il faut connaître les ressources, les logiciels, évaluer les potentialités.

Le troisième point est que les TICE permettent un travail en réseau et à distance. Il s'agit de choses très concrètes, par exemple le courrier électronique comme outil de travail, en tant que procédé de suivi des étudiants à distance. Nous avons aussi développé la visioconférence, qui permet de réduire l'écart entre les cours à l'IUFM et les stages sur le terrain. Grâce à elle l'étudiant peut avoir un rendez-vous quotidien avec son formateur à l'IUFM et son tuteur de stage. Ainsi le côté théorique peut être mis plus facilement en relation avec les problèmes rencontrés sur le terrain.

Enfin, il y a le point de vue global : qu'est-ce que ça change dans la pédagogie ? Est-ce qu'on ne risque pas de former des consommateurs plutôt que des citoyens ? Va t-on creuser encore plus les inégalités ? On n'a pas la réponse, mais il me paraît essentiel de se poser la question. De toute manière on s'aperçoit que les TIC ne sont pas simplement des outils: elles modifient les concepts même de la pédagogie.

Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Les nouvelles technologies transforment le rôle de l'enseignant, car la nature même du savoir est transformée : celui-ci est désormais numérisé, disponible, abondant. Il y a dès lors pour l'élève un problème de discrimination et de choix. En même temps, il n'a plus forcément besoin de passer par le professeur pour y accéder.


Par ailleurs, on pourrait dire qu'avant l'introduction des TIC, le professeur
posait en classe de fausses questions, en ce sens qu'il en possédait toujours d'avance la réponse. Maintenant on peut avoir affaire à de vraies questions, pour lesquelles la réponse n'est pas connue à l'avance, et qu'il faudra chercher.

Les TIC changent la manière de travailler, et donc les comportements. Il est rarissime de voir un élève tout seul devant un ordinateur. ll y a tout de suite échange et travail en commun. La pédagogie est donc amenée à évoluer vers le travail en équipe et la construction du savoir par l'élève lui-même. Cela peut compliquer le rôle de l'enseignant, d'une part parce que l'acquisition du savoir ne tient plus forcément compte de l'ordre du manuel, de l'autre parce que les pédagogies doivent devenir à la fois plus transversales et plus individualisées. Plus transversales car les frontières entre disciplines deviennent un peu dépassées, le savoir ne peut plus s'enfermer dans des petites boîtes ; plus individualisées, car chaque élève aura une démarche un peu différente.

Lorsqu'on entend parler d'élèves en situation d'échec scolaire, on peut avoir l'impression que tout ça est un peu trop beau... Est-ce que vous croyez que les TICE vont résoudre les problèmes de l'école ?

Cet écart est normal. Dans un IUFM on forme les professeurs de demain. Il est naturel qu'on essaye d'y anticiper l'évolution du métier, au risque d'apparaître un peu avant-gardiste. Quant aux savoirs fondamentaux, il n'est évidemment pas question de les abandonner, et je ne suis absolument pas contre l'approche traditionnelle. Mais en même temps les TIC en permettent d'autres. Bien sûr, cela peut être factice, ce n'est pas parce que c'est nouveau que ça marche! Mais cela peut modifier la façon dont l'élève reçoit le savoir et y participe. Prenons la lecture : dès l'école primaire, l'élève peut écrire pour les autres, lire autre chose que ce que le prof lui aura donné à lire, donc peut-être trouver à l'écrit un intérêt qu'il n'aurait pas eu auparavant. Bien sûr j'ai conscience de tenir un discours optimiste...

Vous avez signé en 1992 un ouvrage sur l'utilisation de l'ordinateur dans l'enseignement des mathématiques. Comment a évolué ce domaine spécifique ?

Je crois qu'il y a eu une évolution immense, et qu'on pourrait résumer d'une formule : les maths, qui étaient la science de la déduction logique et de l'abstraction, sont devenues une science expérimentale. Avec les outils
actuels, on peut essayer, approcher, se tromper... Surtout on peut maintenant observer les phénomènes mathématiques, et ça c'est fabuleux. L'élève peut désormais voir des choses qu'il fallait auparavant conceptualiser.


Les mathématiques ont été la première discipline à connaître l'intégration des TIC, et cela n'a rien d'étonnant, la frontière entre mathématiques et
informatique n'étant pas très nette. Pour autant il serait erroné de croire que les mathématiques sont toujours à la pointe en ce domaine. Aujourd'hui toutes les disciplines sont concernées, et non seulement les sciences dures, mais aussi l'E.P.S., les langues, les lettres, la géographie ou les disciplines artistiques.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le groupe 3.1. de l'IFIP que vous avez dirigé ?

C'est un groupe de travail du comité technique pour l'éducation de l'IFIP,
International Federation of Information Processing, qui s'intéresse à l'utilisation des TIC dans l'éducation secondaire. C'est très intéressant parce qu'il s'agit d'un groupe international, qui représente trente pays. On dit beaucoup que la France est en retard dans ce domaine. C'est encore un peu vrai pour le nombre d'ordinateurs ou la mise en réseau, pour laquelle la Finlande, par exemple, est en tête. En revanche, les Finlandais et d'autres sont très demandeurs de contenus. Et sur ce point-là, c'est-à-dire celui de l'articulation entre technologie et pédagogie, la France est à la pointe de la réflexion, même si nous ne savons pas toujours bien le vendre.

Justement, que tirez-vous de cette expérience internationale quant à la position de la France par rapport à l'intégration des TICE ?

Quand on se rend dans une école, on peut avoir l'impression que les TIC sont moins bien intégrées qu'ailleurs. Mais il faut bien voir que chez nous cette intégration se fait de manière assez homogène à travers le pays, et que nous sommes un des pays où cela se passe de la manière la plus équitable. Aux Etats-Unis, par exemple, il existe beaucoup d'expériences formidables et de très haut niveau, et pas que dans des écoles d'élite, mais aussi dans des quartiers en difficulté. Mais ailleurs il y a des zones d'ombre colossales, de véritables déserts. D'une manière générale aux Etats-Unis l'introduction des TIC est plus aboutie dans le supérieur que dans le secondaire.

Ce qu'on redoute souvent en France dans une évolution "à l'américaine", c'est la commercialisation...

Oui, c'est manifestement un risque, et qu'il faut bien sûr limiter. Mais il ne
faut pas non plus l'exagérer. Dans une classe traditionnelle, les objets sont nombreux et ils ont une marque, les ordinateurs aussi et c'est normal. L'important c'est que l'école ne se laisse pas dessaisir de son propre rôle. Personnellement j'ai assez confiance dans le système éducatif qui, en France, est très attaché à ses valeurs. Et puis les produits commerciaux, dans ce domaine, sont souvent basés sur l'idée que l'élève est un autodidacte. Ca marche très bien dans un contexte assez fermé, apprendre à taper à la machine par exemple. Ca ne fonctionne plus pour l'éducation dans son ensemble: loin de réduire le rôle de l'enseignant, les TICE le renforcent. Je n'ai pas le sentiment qu'il y ait un risque de déstabilisation sociale de l'école ! Mais les choses évoluent vite, et on ne peut pas décrire ce qui se passera dans dix ans. La réflexion sur le métier est d'autant plus importante.

Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, janvier 2001

Nom de l'interviewé
Bernard Cornu
Thème
projet multimédia, technologie, pédagogie
Région-pays France
CyberVolontaires Non
Contact

Jeanne Suhamy

Adresse du site Internet