Entretien avec Jean-Pierre Archambault,
de la Mission "Veille technologique" au CNDP

"Les logiciels libres, c'est une question de pluralisme"

Jean-Pierre Archambault a été enseignant de mathématiques en lycée puis formateur. Il s'est occupé du volet formation du plan Informatique pour tous puis des TICE dans l'Académie de Créteil avant de rejoindre le CNDP en 1996. Il y travaille aujourd'hui à la Mission Veille technologique : les logiciels libres constituent l'un de ses chantiers importants.

Comment se manifeste l'effort de l'Education Nationale pour les logiciels libres ?

Le point de départ a été l'engagement institutionnel du ministère de l'Education Nationale, par un accord-cadre conclu avec l'Aful (Association française des utilisateurs de Linux et des logiciels libres), en 1998. Par cet
accord le ministère s'est clairement déclaré en faveur d'une solution alternative à la situation de monopole qui règne en pratique, et pour le pluralisme technologique. En fait cet accord s'inscrit dans un cadre plus général d'engagement de la fonction publique et de l'administration envers les logiciels libres, que confirment plusieurs déclarations et prises de positions ministérielles.

Fort bien, mais pourquoi cet engagement ? Les raisons sont-elles techniques, économiques, idéologiques ?

Ces prises de position récurrentes reviennent à dire qu'une situation de quasi-monopole, celle de Microsoft pour ne pas le nommer, n'est guère satisfaisante, et cela pour plusieurs raisons que l'on peut détailler.

Il y a d'abord des arguments que n'importe quelle entreprise pourrait reprendre, et avant tout celui d'un coût injustifié. Dans le secteur de l'informatique, les bénéfices des entreprises sont de l'ordre de 30% ou 40%, ce qui est beaucoup plus que dans les autres secteurs industriels considérés comme prospères. Le logiciel libre n'est pas toujours gratuit, mais il est en moyenne, à prestations comparables, nettement moins coûteux : pourquoi alors acheter cher ce qu'on peut avoir pour beaucoup moins ? N'importe quel responsable de budget peut raisonner ainsi.

Il y a une autre raison, plus technique. Un des gros problèmes auquel est
confronté le système éducatif en matière de nouvelles technologies, c'est la mise en place d'un réseau de personnes ressources. Actuellement, ceux qui s'occupent des équipements informatiques dans les collèges ou les lycées passent une trop grande partie de leur temps à réparer des plantages des machines, à restaurer des environnements fragiles... Ce n'est pas la véritable tâche d'un gestionnaire de réseau ! Utiliser Linux, c'est disposer d'un système robuste et fiable, et c'est donc un facteur d'économie. Là encore, c'est un raisonnement que n'importe quel chef d'entreprise peut tenir.

Ensuite viennent des raisons plus spécifiques à l'Education nationale, comme les enjeux de formation. Pour les sections techniques qui ont de l'informatique à leur programme, il est naturel de choisir un système dont on peut comprendre le fonctionnement en ayant accès au code-source, ce qui est au fondement même de la philosophie du logiciel libre. Et si, dans l'ensemble des disciplines où les TICE sont présentes, on ne veut pas se cantonner à des recettes, si l'on veut former les élèves à des notions et à des principes, on a besoin de la diversité, on a besoin du libre facteur de pluralisme.

Autre enjeu, un peu plus général : de par leur culture, les enseignants sont attachés à la diffusion de la connaissance gratuite et pour tous. Il y a donc une sympathie naturelle chez les enseignants en faveur de l'état d'esprit du logiciel libre, surtout dans le contexte actuel d'une certaine marchandisation de l'éducation. En fait, dans le milieu enseignant, l'intérêt pour le logiciel libre va au-delà de sa réelle utilisation !

Quel est le rôle de la Mission Veille technologique du CNDP?

D'une manière générale, il s'agit naturellement d'une veille à connotation pédagogique. Notre rôle est de déceler les grandes tendances techniques, de voir leurs implications possibles sur le plan pédagogique, et d'alerter les responsables et les enseignants. En ce qui concerne les logiciels libres, nous menons une action d'information diversifiée de la communauté éducative afin que les uns et les autres puissent se faire leur opinion. Nous avons ainsi été amenés à recenser, examiner et documenter l'offre pédagogique qui, si elle est encore insuffisante (et cela constitue un frein au déploiement du libre dans l'éducation), a le mérite d'exister.

Mais n'est-ce pas étonnant précisément que, malgré tout le mouvement dans l'Education Nationale en faveur du logiciel libre, celui-ci tente si peu les développeurs ?

D'abord, le phénomène est tout de même assez récent, et les choses ont significativement bougé en peu de temps. Mais le parc existant des machines dans l'Education nationale est très massivement Microsoft. Ce genre de situation ne se modifie pas d'un jour à l'autre, et c'est précisément pourquoi l'accord avec l'Aful préconise d'installer des machines en double amorçage, de manière à pouvoir passer d'un système d'exploitation à l'autre. Les éditeurs, c'est vrai, n'ont pas encore tous franchi le pas.

Avez-vous recensé tout ce qui existe en matière de logiciels libres pour l'éducation ?

Non, pas du tout, c'est un travail qui commence. L'objectif était d'aboutir à
une première phase assez rapidement, c'est maintenant chose faite. Mais nous n'avons pas tout examiné, par exemple dans le domaine des jeux éducatifs, des échecs, des jeux mathématiques.

Comment avez-vous travaillé ?

Dans la continuité du conseil interministériel sur la société de l'information
du 10 juillet dernier, la Mission Veille technologique a constitué un groupe
qui a réalisé un travail de qualité. Un professeur de philosophie, Yves Potin, a coordonné l'activité de personnes issues d'horizons différents : réseau CNDP, communauté du libre, bénévoles, institutionnels... Jean-Pierre Demailly, par exemple, est membre correspondant de l'Académie des sciences. Le groupe, dans sa diversité, a fonctionné d'une manière coopérative, bien dans un esprit de mutualisation non-marchande des connaissances.

On sent dans tout cela un côté presque militant. Est-ce bien le rôle de l'Education nationale que de prendre parti ainsi ?

Je pourrais vous répondre que l'Education nationale a passé beaucoup d'accords avec de multiples partenaires, et notamment avec Microsoft. L'Education nationale a des relations avec beaucoup d'acteurs du domaine, donc pourquoi pas avec le monde du libre ? C'est dans cet esprit qu'a été signé l'accord-cadre, avec sous-tendue l'idée de promouvoir le pluralisme technologique. Il ne s'agit pas d'arriver au tout-Linux ! Mais c'est, me semble-t-il, aussi le rôle de l'Etat d'agir contre les situations de monopole.

Le logiciel libre n'est pas forcément gratuit mais il l'est souvent. Comment expliquer qu'un éditeur comme Sun donne gratuitement une suite logicielle complexe comme Star Office, dont l'équivalent chez Microsoft coûte plusieurs milliers de francs ?

La question que vous posez est en somme celle de la viabilité du modèle
économique du logiciel libre. Il faut se demander alors si ce modèle ne préfigure pas des tendances lourdes à l'oeuvre dans l'économie. Prenez le
Minitel : il était aussi fourni gratuitement, alors que l'appareil valait bien, à l'époque, l'équivalent de 3 ou 4000 F d'aujourd'hui ! Ce qui était vendu, c'était, derrière, les services et les communications. Dans le contexte actuel de pléthore d'informations, si on regarde attentivement l'industrie du logiciel, on observe la même tendance: on va vers des sociétés qui donnent le produit et vendent les services. Cela ne concerne pas que le logiciel. Kodak vend ses appareils très bon marché, et se rattrape sur le développement des pellicules. Les imprimantes sont vendues aujourd'hui des sommes presque dérisoires, le bénéfice étant plutôt fait sur les cartouches d'encre. On pourrait multiplier les exemples. De même, derrière les logiciels gratuits, il y a la vente de services, d'applications spécifiques, de formations, etc.

Cela dit, il faut distinguer le cas de logiciels vendus à des centaines de milliers d'exemplaires, pour lesquels ce modèle est viable, et les logiciels très spécialisés diffusés en très petite quantité. Il serait normal qu'un éditeur scolaire qui produirait, par exemple, un logiciel pour l'apprentissage du latin dont il vendrait quelques centaines d'exemplaires, soit conduit à protéger ses sources. Autre cas encore, celui d'un logiciel élaboré par un collègue dans le cadre de son travail : la gratuité est alors normale. Le service public peut être aussi acteur de la production de ressources, et dans ce cas le contribuable a déjà payé.

Selon vous, quelle va être l'évolution du logiciel libre dans l'Education nationale ? Je sais que ce n'est pas facile de faire de la prospective...

J'aurais tendance à dire qu'il y a une place pour le "libre" dans l'Education nationale, et d'autant plus que, autour, il y a tout un environnement de développement et d'accompagnement. De grandes sociétés intègrent le libre dans leur stratégie, des sociétés de services spécifiques se développent, des formations et des formations de formateurs se mettent en place, etc. On ne voit pas pourquoi l'Education nationale resterait à l'écart de ce mouvement.

On peut cependant se poser la question de la réaction du prof "lambda", qui lui, n'a pas forcément envie de changer...

L'utilisateur lambda reçoit en général une machine Windows. La question est que l'utilisateur ait le choix, et donc reçoive une machine en double amorçage. Après, l'utilisateur devient rapidement aussi opérationnel dans un système que dans l 'autre. Par ailleurs, un autre point est à considérer: pour les profs, pour les élèves, il n'est pas évident avec des logiciels propriétaires de retrouver le même environnement chez eux, puisque, sauf à entrer dans l'illégalité, il faut payer à nouveau le logiciel. La licence logiciel libre fait disparaître ce problème. Là encore, c'est pour les gestionnaires un argument fort.

Face à ma démarche, les réactions des enseignants sont de trois ordres.
D'abord, il y a souvent une certaine sympathie pour l'état d'esprit "logiciel
libre" qui correspond, comme je l'ai dit, à la culture enseignante de libre accès à la connaissance. Une seconde attitude est souvent celle de ceux qui "mouillent leur chemise" afin d'intégrer les TICE dans leur pratique pédagogique : ils peuvent avoir un a priori favorable mais leurs élèves doivent pouvoir continuer à utiliser les ordinateurs sans rupture de service. La question est alors d'organiser une transition douce vers la diversité des équipements.

Enfin, il y a parfois des réactions d'hostilité qui peuvent se comprendre, de
la part notamment de ceux qui vivent l'arrivée de Linux comme une menace pour leurs compétences, leur identité, voire leur prestige et leur pouvoir.

Ces trois attitudes peuvent d'ailleurs coexister. Pour que chacun puisse juger sur pièce, il existe un très bon outil, la DémoLinux de Roberto Di Cosmo. C'est un émulateur qui permet de voir fonctionner Linux sans avoir à l'installer.

En conclusion, la question de fond est celle-ci : est -ce que l'on s'inscrit dans une logique de pluralisme ou pas ?

Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, avril 2001

Nom de l'interviewé
Jean-Pierre Archambault
Thème
logiciels libres,
Région-pays Ile-de-France
CyberVolontaires Non
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Jeanne Suhamy

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