Entretien avec Alain Gurly,
enseignant documentaliste,
webmaster du site Docs pour docs

« Les nouvelles technologies ne dispensent pas des apprentissages fondamentaux, au contraire ! »

Alain Gurly est enseignant-documentaliste au collège Léo Larguier à la Grand'Combe, dans le Gard. D'abord professeur d'histoire-géographie, il a préféré au bout de quelques années se diriger vers la documentation. En bientôt vingt-cinq ans de carrière dans cette spécialité, il en a vécu toutes les évolutions. Il maintient par ailleurs le site web Docs pour docs (http://www.docpourdocs.fr.st).

Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux TICE ?

Cela remonte à loin : à l'époque du Plan Informatique pour tous, lancé en 1984, qui reposait sur des ordinateurs Thompson, les TO7. Je me suis formé moi-même, avec ces machines qui paraissent aujourd'hui ridicules. Puis on a eu les nanoréseaux, toujours à partir d'ordinateurs Thompson. Tout cela m'a beaucoup intéressé. J'ai même fait de la programmation dans une version antique du Basic, afin de mettre au point un logiciel d'apprentissage de la lecture rapide, dans la lignée des travaux de Jean Foucambert ; nous nous en servons d'ailleurs toujours ! Par la suite, j'ai suivi une formation lourde sur l'informatique et les réseaux durant six mois. Notre collège a été l'un des premiers équipés d'un réseau Novell.

Vous avez donc vécu toute l'évolution du métier de documentaliste...

En effet, j'ai connu l'époque des fichiers papier. Comme on ne connaissait rien d'autre, on trouvait ça très bien, mais c'était tout de même d'un abord aride et peu motivant pour les élèves. La recherche documentaire était un travail d'Hercule. L'arrivée de la gestion informatisée a évidemment eu un d'abord un intérêt purement professionnel, en simplifiant la gestion et la recherche. Mais surtout, les élèves étaient beaucoup plus intéressés.

Mais n'était-ce pas plus pour l'ordinateur, pour le côté magique de la technologie, que pour la recherche elle-même?

Vous avez tout à fait raison, c'est une arme à double tranchant. On a d'abord cru que les TICE allaient tout simplifier, par un coup de baguette magique. On n'a pas tardé à déchanter ! L'outil informatique ne dispense pas de la réflexion et de la culture. Ce n'est pas l'ordinateur qui est intelligent, c'est vous. Il faut lui poser les bonnes questions si on veut avoir les bonnes réponses ! Mais, cela dit, cela a tout de même permis de mettre sur pied des cycles de formation à la documentation pour les élèves, dès le niveau de la sixième, dans les CDI et jusqu'en troisième. Je ne pense pas que nous aurions pu l'envisager à cette échelle avec des fichiers papier.

On a un peu l'impression qu'avec les nouvelles technologies, le documentaliste se retrouve au coeur de l'enseignement, avec un rôle crucial qu'il n'avait pas avant...

Voilà un vaste problème ! Il est certain que le métier est en pleine révolution. Au départ, on gérait un fonds documentaire, on organisait des manifestations culturelles, etc. On le fait toujours, bien entendu. Mais on s'est aperçu qu'en plus il était nécessaire d'initier les élèves, et parfois les adultes, à l'accès à l'information. C'est un énorme boulot qui nous est tombé dessus. Mais je suis très heureux de cette évolution : nous sommes des documentalistes, mais avant tout des enseignants, il ne faut pas nous confondre avec des gestionnaires de médiathèque !

Le problème de la formation est crucial. Contrairement a ce qu'on a cru au départ, tout ne sort pas de la boîte. Les TICE ne dispensent pas de savoir lire, au contraire : le support change, mais par certains côtés la lecture sur écran est plus difficile. Tout ce qui est accès à l'information nécessite une culture de base. L'esprit critique ne peut pas reposer sur rien.

Mais la documentation n'est pas une matière, vous n'avez pas d'heures de cours... Comment cela se passe-t-il, concrètement ?

Comment ça se passe ? Comme il n'y a effectivement pas d'heures prévues, on essaye de rabioter sur les heures creuses des élèves, ce qui n'est pas toujours suffisant, d'autant que certaines classes ont déjà des horaires très chargés.

Du reste on ne peut pas faire des recherches sur rien, dans le vide : d'où la nécessité d'une collaboration avec d'autres disciplines. C'est là une autre difficulté car dans l'Education nationale il y a une vieille tradition de travail chacun dans son coin. Les décloisonnements sont difficiles !

Les autres profs ont-ils l'impression de perdre de leur importance face au nouveau rôle des documentalistes ?

Non, cela se passe très bien, il n'y a pas de problème. Ils voient bien l'intérêt, et moi, en tant qu'ancien prof d'histoire-géo, je sais d'autant mieux ce que la documentation peut apporter. C'est bien sûr plus évident dans certaines matières que dans d'autres. Les profs seraient donc preneurs, mais ils ont des programmes à respecter, des horaires qui sont des carcans. Et puis, la plupart d'entre eux, bien qu'intéressés, se rendent bien compte qu'ils n'ont jamais reçu de formation pour ça.

Cela vous paraît un peu du bricolage ?

C'est un terme un peu trop péjoratif, mais bien que ça se met en place lentement et difficilement, cela vient, puisque tout le monde se rend compte que c'est indispensable. Il faudrait que les collègues de discipline aient eux aussi une formation de base à la documentation.

Pour les TPE, on a l'impression que beaucoup de profs voudraient bien, mais qu'ils sont un peu dans le brouillard...Ceux-ci suscitent d'ailleurs, chez un certain nombre de profs, de très fortes réticences. Qu'est-ce que vous leur diriez ?

Ce genre de travail n'est en effet pas habituel. C'est une inauguration, et à plusieurs étages. Premièrement, les TPE reposent en grande partie sur les capacités à savoir s'informer, ce qui n'est pas une discipline qu'on enseigne. Deuxièmement, cela nécessite la collaboration et la transversalité, qui ne sont guère entrées dans les moeurs de l'Education Nationale. Troisièmement,le métier de prof repose beaucoup sur l'expérience, or personne n'a l'expérience des TPE, et pour cause. On met donc les professeurs dans une situation extrêmement complexe. On comprend qu'il y ait des réticences ! D'autres choses peuvent prêter à critique. On peut se demander pourquoi dans les IUFM, les futurs profs n'ont pas plus d'heures de formation, non seulement à l'informatique, mais à ce que, dans notre jargon, nous appelons l'infodoc. Ce serait bien utile à l'instauration des TPE.


Bien sûr il ne faut pas négliger les apprentissages fondamentaux et disciplinaires, c'est évident. Mais je dirais qu'il me paraît difficile dans la société où nous vivons, de ne pas former les élèves à s'informer intelligemment. Or le problème est tel : pour un élève en situation d'apprentissage, il est difficile de savoir sélectionner, trier, classer, valider l'information, sans parler d'en faire une synthèse ! Ce sont des savoirs-faire qui dérivent d'une culture et qui, ce faisant, l'alimentent. Se cultiver et apprendre à s'informer, cela devrait aller de pair. Et ça, c'est une pédagogie largement en devenir, surtout sur Internet. Les "Docs" y sont des acteurs privilégiés. Mais au fond, l'idéal, ce serait que tout le monde soit un peu documentaliste !

Mais est-ce que vous ne croyez pas que les gens seront de plus en plus "auto-formés", étant de plus en plus connectés?

Permettez-moi d'en douter. Internet n'est pas la télé ! C'est interactif, et cela fait appel énormément à la lecture. Internet, ce n'est pas de l'image,
contrairement à ce qu'on croit. Des gens non instruits, non formés ne peuvent pas utiliser aisément Internet, à des fins culturelles. Il va falloir former les gens et surtout les enfants à cet outil là, ne serait-ce qu'au niveau du vocabulaire. En sixième, mon objectif est précisément d'accroître le vocabulaire des élèves. Exemple : la pollution. Quels sont les mots qu'on peut y rattacher, et qu'est-ce qu'ils signifient ? Quels sont les concepts pertinents ? Lorsqu'on a répondu à ces questions, on peut commencer à faire de la recherche. C'est pourquoi je démarre toujours par les questions de vocabulaire. Car l'utilisation efficace d'Internet va être limitée par ce problème.

C'est aussi pourquoi la documentation ne doit absolument pas être une nouvelle matière, qui se situe au-dessus des autres. Les disciplines ont toujours lieu d'être, tout autant que l'apprentissage de la lecture au primaire, qui est absolument fondamentale. On lit beaucoup sur l'écran ! Mais il serait grave de ne pas former les élèves à l'information virtuelle. Les jeunes profs, sont mal formés à ça, et même certains ignorent royalement l'outil. Ce n'est pas normal. Il y a cependant une évolution: les jeunes collègues sont de plus en plus intéressés, c'est clair.

Vous êtes optimiste ?

Je suis raisonnablement optimiste. Mais il serait souhaitable que des textes officiels viennent réaffirmer le besoin de transversalité et de formation à la documentation. Actuellement, le moule n'est guère prévu pour ça. Certaines dispositions récentes, comme les TPE, certaines réflexions et documents de travail me donnent à penser qu'une évolution est en cours. Je souhaite qu'elles aboutissent rapidement avant de devenir obsolètes ! Tout va si vite dans le monde actuel, dont l'enseignement n'est jamais que le reflet.


Alain Gurly : agl@club-internet.fr

Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, mai 2001

Nom de l'interviewé
Alain Gurly
Thème
documentation
Région-pays France, Gard
CyberVolontaires Non
Contact

Jeanne Suhamy

Adresse du site internet www.docpourdocs.fr.st