Entretien avec Pierre-Louis
Ghavam,
responsable des TIC au Conseil Général des Landes
Pierre-Louis Ghavam est responsable
des technologies de l'information et de la communication au Conseil
général des Landes. À ce titre, il met en ouvre l'opération "un
collégien, un ordinateur portable", décidée par le Président du Conseil
général et député des Landes, Henri Emmanuelli.
Comment et pourquoi a-t-il été décidé
de lancer cette opération tout à fait originale ?
Pour connaître la genèse de l'opération,
il faut repartir d'un peu plus loin.
Le département des Landes représente 330 000 habitants sur une superficie
de 9 800 km2 (2ème département français), donc une population très
disséminée autour de la cote océane et de deux agglomérations, Mont-de-Marsan
et Dax de 40 000 habitants chacune. C'est aussi un département rural
qui depuis 1945 a fait les frais des politiques nationales d'aménagement
du territoire presque exclusivement urbaines : pas d'aéroports civils,
pas de réseau autoroutier avant 2003, une seule gare TGV à Dax,
(mais le réseau TGV atlantique, proprement dit, ne dépasse pas Tours),
pas d'université. Bref, aux yeux de la majorité des gens, c'est
un département où il fait bon passer ses vacances (106 km de plage
de sable fin, une nature et une forêt préservées, une gastronomie
du sud-ouest et un art consommé des fêtes), mais où l'on imagine
pas venir travailler.
Pour lutter contre cette image qui nous colle à la peau, mais également
pour ne pas accentuer une fracture numérique avec les zones urbaines,
les départements industrialisés ou câblés, le président Emmanuelli
nous a demandés de réfléchir à un projet lié aux autoroutes de l'information
afin d'éviter que le département des Landes ne soit considéré comme
une sorte de " réserve d'Indiens ". Nous avons commencé à réfléchir
en terme de réseau, mais les opérateurs n'étaient guère intéressés
en raison du faible taux de densité de la population, de l'absence
de grosses agglomérations et de la capitalisation immédiate de leurs
investissements. Nous avons étudié ce qui se faisait ailleurs dans
des collectivités confrontées à de semblables problèmes, comme par
exemple dans le Tarn où un réseau de 300 km en fibres optiques,
reliant le
coeur de 22 villes et couvrant tout le département a été déployé
par le Conseil général, avec parallèlement une offre satellitaire.
Mais à quoi sert un réseau, si les gens ne sont pas équipés ? Les
habitants du Tarn ont certainement de l'or sous leurs pieds et au-dessus
de leur tête, mais ils ne le savent guère !
Au cours de nos recherches, nous avons aussi rencontré des acteurs
politiques reposant sur une logique totalement différente consistant,
plutôt que de tenter d'attirer directement les opérateurs, d'augmenter
d'abord le taux d'équipement des ménages. C'est le cas du gouvernement
du Québec et de celui d'Argentine, où, en dessous d'un certain plafond
de ressources, les gouvernements payent la moitié du prix de l'ordinateur
dont les citoyens veulent s'équiper. Le taux moyen d'équipement
informatique, dans les villes françaises, est de l'ordre de 20%
: nous avons pensé que si nous parvenions à atteindre voire à dépasser
ce taux, alors les opérateurs se montreraient peut-être plus intéressés.
Actuellement, les Landes sont dans la moyenne des départements ruraux
avec un taux de connections à Internet de l'ordre de 9-10%. Mais
une étude plus fine montre que l'équipement informatique est surtout
concentré dans les foyers des cadres, des professions libérales
et des enseignants.
L'initiative vient donc du Président
Henri Emmanuelli ?
Tout à fait. Nous nous étions rendus
à l'université de la communication de
Hourtin (Gironde) en août 2000. La semaine suivante, il m'a appelé
pour m'exposer l'idée d'équiper tous les collégiens du département
d'un ordinateur.
Il nous a demandé de réfléchir sur les avantages et les principaux
inconvénients et de la chiffrer sur cinq ans, afin de voir si elle
était réalisable. C'est une opération qui lui tient beaucoup à cour.
C'est donc un projet qui dépasse les
seuls objectifs pédagogiques ?
Il s'agissait aussi de faire pénétrer l'ordinateur dans les familles. On ne
peut y parvenir avec succès que si le projet était lié à la dimension
éducative et pédagogique. Parce que les enfants font parti des vecteurs
les plus efficaces pour faire pénétrer "la modernité" dans les foyers,
tout en assurant eux-mêmes une transmission de leur savoir technique
à leurs parents et grands-parents. Parce qu'il n'est pas de bonne
utilisation d'un outil, quel qu'il soit, sans une appropriation
raisonnée de ses usages et de ses limites : si les adolescents sont
suffisamment réactifs et sans complexes pour manier correctement
un ordinateur encore faut-il qu'ils en mesurent l'utilité dans leur
travail ou dans leurs loisirs, qu'ils en connaissent les limites,
les règles d'usages dans la société. En mettant l'École au centre
de cette opération, nous nous assurons que cet apprentissage qui
relève de l'éveil de l'esprit critique, et de la formation du citoyen
sera assuré dans les meilleures conditions possibles.
L'adhésion de l'Education Nationale a rendu l'opération possible.
Il est vrai que nous avions quelques atouts. À l'époque du Plan
informatique pour Tous (1984), les Landes avaient été un des premiers
départements à équiper toutes ses écoles et tous ses collèges d'ordinateurs
Thompson. Plus tard, à la fin de 1996, un partenariat avec France
Télécom et le rectorat de Bordeaux avait permis d'installer dans
chacune des 211 classes de CM2 un ordinateur relié à Internet via
RNIS. Tous les collèges ont naturellement une ou deux salles informatiques
en réseau. Bref, les nouvelles technologies dans l'éducation, ce
n'était pas dans les Landes quelque chose de nouveau.
Il y avait également un choix matériel
à faire.
Il y en avait même plusieurs : celui du câblage réseau par exemple,
devions-nous équiper nos collèges de connections sans fils (IEEE802.11b)
ou d'un réseau filaire classique RJ45 catégorie 5E ? Nous avons
fait le choix du filaire pour des raisons de débits et surtout pour
des raisons de santé publique, car aujourd'hui les avis concernant
la nocivité de l'accumulation des micro-ondes sont partagés.
Parallèlement, nous avons étudié les différentes solutions. C'était
assez
amusant, chacun arrivait avec sa petite idée : l'un penchait pour un P.D.A.,
l'autre pour un "cartable électronique" de type ardoise, un troisième
proposait deux unités centrales, un au collège, un à la maison,
avec un disque dur extractible commun. Cette solution nous avait
parue assez séduisante, sauf que l'ordinateur ne tenait pas sur
les tables des collèges qui sont assez exiguës. Certes, il existe
du mobilier adapté. Mais celui-ci, à son tour, nécessitait de diminuer
le nombre d'élèves par classe. Bref, il fallait refaire les collèges
et repenser l'éducation ! Les paramètres pédagogiques ont dû aussi
être pris en compte et finalement nous sommes revenus sur notre
idée de départ : un ordinateur portable (l'adjectif approprié en
français correct est en réalité "portatif", mais l'usage de "portable"
s'étant généralisé.).
Il fallait également, pour enrichir les pratiques pédagogiques,
partir des
demandes de l'Education nationale et mettre en place pour les enseignants
des serveurs, des imprimantes laser réseau, des vidéo-projecteurs.
Ils disposeront aussi de tableaux interactifs, qui permettent au
professeur de circuler dans la classe tout en interagissant avec
la projection comme on le fait avec l'écran d'ordinateur. C'est
un "outil magique" qui permet au professeur de garder la maîtrise
de son cours tout en se servant à partir du tableau de l'informatique
et des nouvelles techniques. Le tableau est tactile et permet directement
de lancer des applications logicielles ou de se connecter à Internet
avec son doigt !
Pour ce test, nous sommes partis sur une moyenne de 22 imprimantes,
de quatre vidéo-projecteurs et de quatre tableaux interactifs par
collège. Il y aura également deux serveurs distincts, l'un servant
de serveur d'application et de stockage, l'autre supportant l'application
" Établissement Scolaire Virtuel - Cartables numériques " développé
à l'Université Louis-Pasteur de Strasbourg par l'équipe du département
multimédia d'Alain Jaillet : il s'agit ici d'un logiciel collaboratif
qui nous a enthousiasmés et qui permettra aussi bien à l'enseignant
de gérer ses classes, ses notes, et de suivre ses élèves, qu'aux
parents de suivre les études de leurs enfants à travers une sorte
de cahier de textes virtuel.
Pour tout cela ont été faits des appels d'offres selon plusieurs
cahiers des
charges très précis qui nous ont pris beaucoup de temps : il fallait
déterminer non seulement les contraintes techniques, mais aussi
les options de garantie, les assurances, la maintenance, etc. A
l'issue de la procédure d'appel d'offres européenne le choix a été
déterminé pour les ordinateurs-portables, les imprimantes laser
réseaux, les ordinateurs serveurs, les vidéo-projecteurs et les
tableaux interactifs qui seront déployés à la rentrée.
Comment cela va-t-il se passer l'année
prochaine ?
A la rentrée de septembre, les collégiens
et les enseignants de trois collèges seront équipés d'ordinateurs
portables, de logiciels pédagogiques, de manuels scolaires numérisés
et ils vont faire exactement le même programme que les autres collèges.
Il s'agit d'une année test, pour laquelle ont été sélectionnées
les classes de troisième de trois collèges - Mimizan, Montfort-en-Chalosse
et Saint-Paul-lès-Dax - sur la base du volontariat. Il y avait onze
candidats à partir duquel les établissements ont été choisis en
fonction de leurs projets pédagogiques et d'autres critères établis
par l'Inspection académique telle la formation des équipes enseignantes,
la motivation, l'équipement existant dans les collèges, etc.
Toutes classes et niveaux confondues, les 32 collèges du Département
assurent la scolarité de quelques 15 000 élèves et le travail de
960 enseignants. Pour le rectorat de Bordeaux, monter en six mois
un plan académique de formation en relation avec notre opération
apparaissait comme une gageure, d'où la nécessité de faire un test
avant la généralisation. Aujourd'hui les 88 enseignants des trois
collèges ont été formés par les équipes du Rectorat entre le début
du
mois de mai et la fin du mois de juin. Une formation, pour l'ensemble
des enseignants qui interviendront à la rentrée 2002, est prévue
à compter du mois de novembre. Car pour la rentrée suivante, en
septembre 2002, l'opération sera généralisée à toutes les classes
de troisième des landes, soit environ 4 000 utilisateurs.
Quel sera l'usage de ces outils dans la classe au quotidien ? Quel
seront les usages dans les foyers ? L'année qui vient devra répondre
à ces questions. Pour le Département, l'ordinateur ne doit pas être
considéré comme un "gadget", mais comme un véritable outil à part
entière dont la maîtrise nous apparaît nécessaire pour vivre et
travailler dans la société dans laquelle nous sommes. Nous verrons
quels sont les usages qui seront fait par les 88 enseignants au
cours de l'année, mais quels qu'ils soient, il faudra les mettre
en corrélation avec ceux qui seront mesurés à l'extérieur du cadre
scolaire. A contrario, l'implantation de ces outils informatique
ne doit pas être considérée comme une "révolution" dans la manière
d'enseigner ou demander un changement total des pratiques pédagogiques.
De notre point de vue, il s'agit bien d'un test, et pas d'une expérimentation
: du reste, cet été toutes les tables de toutes les salles de classe
de nos 32 établissements seront équipées d'une prise informatique
et d'une prise électrique. Cela représente environ 20 000 points
d'accès au réseau de chaque établissement (réseau électrique et
réseau informatique en 100 Mb Ethernet de catégorie 5E), soit en
moyenne 600 par collèges, 300 kilomètres de câble électrique et
de fibre optique, 32 concentrateurs centraux (un par collège), 600
répartiteurs (un par classe), une liaison Internet permanente de
1 Mb par collège et un coût de 40 MF. C'est une façon d'avancer
dans notre démarche.
Du coté de l'Education Nationale, l'opération sera suivie et étudiée
tout au
long de l'année par les instances habilitées notamment par l'Inspection
Générale de l'Education Nationale dont c'est le rôle.
Pourquoi les troisièmes précisément
?
Il était exclu de commencer par une
des classes intermédiaires, il fallait
faire le choix de la 6ème ou de la 3ème. Il y a eu de grands débats
là dessus !
Nous avons tranché pour les 3ème en tenant compte de la mise en
place par l'Éducation Nationale du brevet informatique des collèges
le " B2i ", en
souhaitant ne pas tomber dans l'effet inverse du service national,
c'est-à-dire en ne faisant pas de malheureux simplement parce qu'ils
étaient nés une année trop tôt, parce que nous avons également estimé
que les élèves sont plus grands, plus responsables et plus sérieux
vis-à-vis du matériel qui leur est confié. Enfin, s'il est malheureusement
une réalité dont nous devions tenir compte c'est bien celle de l'absence
de ressources numériques pédagogiques pour les classes de collège.
Le niveau de la 3ème était celui qui en offrait le plus comparé
aux affres des niveaux inférieurs.
Naturellement, les 88 professeurs concernés seront également équipés
de portables, ce qui représente avec les élèves un total 470 unités.
Les ordinateurs demeurent la propriété du Conseil général, ils sont
remis aux
familles, qui doivent les rendre à la fin de l'année, dans les mêmes
conditions que les manuels scolaires. En particulier, les familles
n'ont pas de caution à verser, ni rien à débourser en cas de dégradation,
perte ou de vol. Nous l'affirmons avec force, c'est gratuit pour
les familles ! De même, la fiscalité départementale ne sera pas
touchée.
Quel a été l'accueil des familles
?
Elles sont très favorables car beaucoup
d'entres-elles n'ont pas les moyens de s'équiper, mais elles se
posent beaucoup de questions.
Notamment sur le poids du cartable auquel on rajoute trois kilos : il s'agit
donc d'en retrancher autant. Nous sommes en négociation avec les
éditeurs scolaires pour la numérisation des manuels, d'abord au
format PDF, mais avec le désir d'arriver plus tard à des manuels
véritablement interactifs. Un autre souci des parents est que l'apprentissage
des nouvelles technologies ne se fasse pas au détriment de la pédagogie
et du programme. Là, ce n'est pas au Conseil général de répondre.
Il est évident que l'usage des ordinateurs en classe sera très variable,
et qu'ils ne seront pas utilisés tout le temps !
Chaque collège dispose d'une enveloppe confortable pour se procurer
des
logiciels pédagogiques, matière par matière. Nous leur mettons à
disposition dans les portables tous les outils bureautiques ainsi
qu'une Encyclopédie, un Atlas et un dictionnaire. Il faut ici saluer
Microsoft qui a accepté d'accompagner cette première année en nous
offrant tous les logiciels.
Autre aspect passionnant de cette année de test : il faudra expliquer
aux 29 autres collèges comment ils pourront s'approprier ces possibilités
dès la rentrée suivante. Il est prévu que les enseignants impliqués
interviennent dans les autres collèges pour décrire leurs enthousiasmes
comme les problèmes qu'ils rencontrent. De notre coté, nous organiserons
des l'automne des réunions avec les parents d'élèves des 29 autres
collèges.
La rentrée, c'est bientôt : quels
problèmes vous restent-ils à résoudre ?
Il reste à terminer la négociation
avec les 7 éditeurs des manuels scolaires utilisés dans les trois
collèges. Ce n'est pas aussi simple que nous l'avions imaginé, car
il y a des problèmes de droit d'auteurs qui se posent notamment
pour toute la partie liée à l'iconographie, des interrogations sur
la sécurité des manuels et des ressources liées, ou encore des questions
non résolues sur les mises à jours et le format final de ces ouvrages.
Mais c'est en bonne voie et nous avons bon espoir que les éditeurs
français relèvent ce défi.
Autre souci, le recrutement des deux personnes ressources pour chacun
des collèges-test qui sera assuré par l'Education Nationale, laquelle
semble manquer de candidats. Alors, j'en profite pour lancer un
appel : si vous correspondez à un profil de type emploi-jeune, que
vous êtes passionné par l'informatique et plus particulièrement
par la partie liée aux réseaux et que vous avez le sens du contact
humain, rapprochez-vous de l'ANPE des Landes ou adressez directement
votre candidature à Monsieur l'Inspecteur d'Académie des Landes,
cité Galliane, 5 avenue Antoine Dufau BP 389 40012 Mont-de-Marsan
cedex (télécopie 05 58 75 30 27).
Le principal problème qui nous reste à régler est celui de la connexion
Internet dans les foyers. Chaque collège dispose aujourd'hui d'une liaison
spécialisée à 1 Mb, mais dans le cadre familial la négociation n'est
pas close, même si elle apparaît de plus en plus difficile. Nous
voulions offrir cinq ou dix heures de communication par mois aux
familles, notamment pour permettre un meilleur usage de "l'ESV-Cartables
Numériques", et nous pensions que les opérateurs feraient des efforts
tarifaires pour nous permettre un achat en gros des unités téléphoniques
à des fins pédagogiques. Malheureusement pour nous, ils ne jouent
pas le jeu pour 470 utilisateurs et ils nous proposent ni plus ni
moins que ce qu'ils vendent dans le public ! Pour cette année, cela
ne représenterait pas un budget monstrueux mais, dans la phase de
généralisation, c'est inenvisageable, tout comme de l'offrir cette
année aux trois collèges et
de ne plus le faire ensuite avec les autres. Je crains qu'il nous
faille partir sur un accès sans abonnement avec une facturation
des communications à la charge des familles, tout en leur expliquant
très clairement, en accord avec les enseignants, qu'il ne sera exigé
aucune connection à domicile pour des besoins pédagogiques et scolaires.
Dans un cadre bien défini comme celui-là, on peut comprendre que
le Département ne paie pas les connections personnelles et privées
des familles.
Concrètement cela commence quand ?
Le câblage des collèges doit être
opérationnel pour la fin du mois d'août. Les ordinateurs-portables
doivent être remis aux professeurs le 27 août ; les serveurs, les
video-projecteurs et les imprimantes installés avant la rentrée.
La remise des ordinateurs aux élèves se fera dans la deuxième ou
troisième semaine de septembre.
Propos recueillis par Sylvain Jouty.
© CyberEcoles, mai 2001
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