Entretien avec Jérôme Chapuisat,
directeur de l'Onisep

« La relation formation-emploi est en train d'éclater... »

Jérôme Chapuisat, agrégé de droit, professeur des universités, a été professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) et recteur des académies d'Amiens et de Montpellier. Il est depuis 1999 directeur de l'Onisep (Office National d'Information Sur les Enseignements et les Professions). C'est également un spécialiste du droit de l'urbanisme et de l'environnement, sur lequel il a écrit plusieurs ouvrages.

Pouvez-vous, pour commencer, nous préciser ce qu'est l'Onisep ?

Sous son nom un peu barbare, qui date des années soixante-dix, l'Onisep est un établissement public sous tutelle du Ministère de l'Education nationale. Il est chargé de tout ce qui concerne l'orientation des élèves et des étudiants, depuis le collège - avant, il est difficile de parler d'orientation ! - jusqu'à l'université. Il représente environ 600 personnes réparties entre les Services centraux, situés à Marne la Vallée, 30 délégations régionales, une par Académie. Cela, c'est pour l'établissement lui-même, mais nous nous appuyons également sur deux réseaux complémentaires : d'une part celui des 560 CIO (Centres d'Information et d'Orientation), répartis dans toute la France, et, d'autre part celui constitué par l'ensemble des établissements scolaires, au nombre de onze à douze mille, et de la centaine d'établissements d'enseignement supérieur.

Comment avez-vous intégré les technologies multimédia ?

Si on retrace l'histoire, nous avons commencé à nous y intéresser il y a une bonne dizaine d'années via la production de clips sur les métiers en liaison avec des chaînes de télévision comme M6, naissante à l'époque, puis France 2. À partir de là s'est engagée une évolution qui nous a conduit, depuis plus de cinq ans, à développer des initiatives autour des cédéroms. Et, depuis trois ans et demi, nous avons un site internet dont nous sommes en train de revoir le contenu et l'ergonomie.

Dans quel sens comptez-vous le faire évoluer ?

En gros, il s'agit d'en faire un site « grand public », ce qu'il n'est pas actuellement. Le site de l'Onisep s'est constitué sur une base essentiellement documentaire, pour une raison bien simple : la base de notre métier a toujours été la documentation et c'est tout naturellement notre fonds documentaire que nous mettons à disposition des internautes; cela a d'ailleurs atteint un degré intéressant puisque nous dépassons les 300 000 visites par mois. Malgré ce succès relatif, notre site demeure plus facilement accessible aux professionnels, documentalistes, professeurs, personnels des CIO, etc., qu'aux utilisateurs directs. Le grand public a un peu de mal à s'y retrouver, tout simplement parce que le site n'a pas été conçu pour lui. L'évolution dans laquelle nous nous sommes engagés va nous conduire, dans les six à douze mois qui viennent, à refaire la page d'accueil et à repenser un certain nombre des rubriques afin d'en faire un site qui, tout en conservant sa richesse documentaire, permette des interrogations en langage naturel afin d'offrir une accessibilité plus directe au grand public.

Selon vous, c'est un nouveau moyen de formation à distance ?

Nous n'avons jamais fait autre chose que de l'enseignement à distance, pour la simple raison que les personnels de l'Onisep ne sont pas au contact direct des élèves ou des étudiants. Toutes nos productions ont été jusqu'à présent conçues soit pour un usage direct - mais pas assez, c'est pourquoi nous mettons maintenant l'accent sur ce point -, soit pour un usage accompagné, par le biais de médiateurs amenés à travailler avec les élèves ou les étudiants à partir des informations que nous leur fournissons. Ce qui est relativement nouveau, aussi bien dans la gamme des produits écrits que des cédéroms ou de l'Internet, ce sont des productions destinées explicitement au monde enseignant, afin de lui permettre d'être formé aux questions d'orientation et à ce que, dans le jargon un peu hermétique de l'éducation nationale, on appelle l'éducation à l'orientation : cette expression désigne tout ce qui va permettre aux élèves ou aux étudiants de s'approprier eux-mêmes les questions sur lesquelles ils vont avoir à travailler et à décider pour construire leur avenir. Il est important, dans cette perspective, d'outiller aussi les enseignants d'un certain nombre de productions afin de leur donner les moyens d'apporter aide et conseils. Nous avons donc un double registre de production, l'un destiné directement aux jeunes, l'autre à l'usage des adultes acteurs de l'orientation : enseignants, documentalistes, conseillers d'orientation, etc.

Qui est-ce qui, dans les collèges et les lycées, est chargé de ces questions ?

Jusqu'à présent c'est du ressort du - ou de la - documentaliste. L'un des
chantiers que nous avons ouvert récemment est, précisément, de faire en sorte que les enseignants de lycée et de collège puissent tous apporter leur concours à cette question. Pourquoi ? Parce qu'on se rend compte, à chaque fois qu'on interroge les jeunes, que la question de l'orientation est celle qui les préoccupe le plus, bien plus que de savoir ce qu'ils vont étudier en maths ou en histoire, par exemple. Jusqu'à présent ce chantier du travail avec les enseignants était assez peu défriché.

Comment allez-vous vous y prendre, sur votre site, afin de répondre plus directement aux questions que se posent les élèves ?

Les enquêtes de visitorat que nous avons mené nous ont démontré que le grand public est assez vite perdu. Un de nos objectifs est d'ouvrir un forum, mais ce n'est pas le tout de l'ouvrir, encore faut-il ensuite le faire vivre avec une réactivité suffisante. Aussi, plutôt que de l'ouvrir de manière précipitée, nous avons préféré nous donner les moyens de faire quelque chose d'efficace. Un forum qui traiterait de toutes les questions d'orientation ne nous a pas paru réaliste : cela partirait trop dans tous les sens, et il nous a semblé plus efficace de le cibler sur les sujets les plus cruciaux, comme celui de l'enseignement professionnel. Cela supposera tout de même de pouvoir mobiliser cinq à six personnes en permanence, ce qui n'est pas simple pour un organisme comme le nôtre.

Une des autres évolutions prévues est celle vers l'interrogation en langage naturel. Le domaine de l'orientation n'est pas un champ disciplinaire normal. Nous travaillons plutôt sur des méthodes de type déductif : d'un certain nombre de cas, on déduit des principes d'orientation. Nous avons donc organisé les choses afin qu'à partir d'une question précise, on puisse trouver un premier élément de réponse : je suis élève de terminale, moyen en sciences, etc.À partir de là, on aidera le lycéen en question à mieux cerner ce qu'est telle famille de métiers par rapport à sa propre sensibilité. Il se découvrira un certain intérêt, par exemple, pour les choses de l'environnement. On pourra alors lui présenter les domaines d'activités, les métiers, les niveaux de l'emploi, etc. À ce stade, il nous faudra pouvoir répondre à une deuxième interrogation : où est-ce que je peux faire ça ? Et il faudra pouvoir le retrouver soit par niveau, soit par lieu géographique. On ne peut faire de l'information en matière de formation que de cette manière-là, cela n'aurait pas grand sens, pour l'utilisateur direct, d'être dans une logique
disciplinaire.

Les jeunes ont-ils une vision plus incertaine de leur avenir?

C'est possible. En tout cas, nous avons fait une enquête de laquelle il résultait qu'en ce qui concernait les étudiants de DESS, donc à un niveau déjà avancé de formation universitaire, et, normalement, à vocation plutôt
professionnelle, un nombre important de jeunes, jusqu'à 40% dans certains secteurs, n'avaient aucune idée précise de leur avenir professionnel. Vous imaginez ce qu'il en est au collège, à quatorze ans ! C'est un peu difficile de travailler là-dessus car on se heurte à des idées reçues et bien ancrées. On peut le faire oralement, mais l'asséner brutalement sur un site Internet est plus délicat parce que beaucoup de gens n'y croient pas. D'où l'intérêt d'avoir des accompagnateurs qui puissent revenir là-dessus, ce qui n'est d'ailleurs pas toujours le cas : actuellement les professeurs continuent à raisonner surtout en termes de filière. Il y a donc tout un travail de conviction à faire qui est très difficile.

En même temps, les jeunes semblent engagés de plus en plus tôt dans des filières...

Le problème que vous posez là est un problème fondamental du système éducatif. Celui-ci continue à raisonner d'une manière simple : on rentre dans un collège aux alentours de dix-onze ans. Huit, dix, douze ou quinze ans plus tard, on sort et boum ! On passe de la case « formation » à la case « métier ». Or la réalité des choses n'est plus du tout celle là, et c'est quelque chose qui précisément appelle de la formation vis à vis des jeunes comme des adultes. Toute une série d'enquêtes ont montré que pour beaucoup de jeunes, la première activité professionnelle stable (je ne parle pas des petits boulots de vacances) n'a qu'un rapport lointain avec la formation qu'ils ont suivie et le diplôme qu'ils ont obtenu. Plus de 50% des jeunes le constatent dans certains secteurs d'activité. Le secteur des nouvelles technologies a largement contribué à cette situation parce qu'il a inspiré beaucoup de gens venant d'un peu partout, mais cette évolution va bien au-delà.

La question que vous posez est donc devenue très difficile, car les parents et les enseignants continuent à penser que si on ne va pas dans telle voie de formation on ne pourra pas faire tel métier. C'est pourtant de moins en moins vrai. Il faut donc éviter, dans notre travail, de consolider cette vérité d'hier, qui n'est déjà plus une vérité d'aujourd'hui et encore moins une vérité de demain. Nous le savons non pas parce que nous avons la science infuse, mais parce que nous l'avons vérifié méthodiquement à l'aide d'un grand nombre d'études d'origine variée : l'Onisep, l'Insee, le Cereq, le Medef, l'Anpe, dix enquêtes disent toutes la même chose, à savoir que la relation formation-emploi est en train d'éclater. Le diplôme demeure une assurance, mais pas du tout dans les termes qui étaient encore ceux d'il y a une dizaine d'années. Ce n'est nullement une contestation du diplôme, car les enquêtes montrent également que plus on a un diplôme de niveau élevé, plus les conditions d'insertion professionnelle sont rapides et favorables. C'est toujours un passeport vers la vie active, ce n'est plus une passerelle vers un métier. Pour les acteurs de l'orientation, c'est un changement
fondamental.

Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, juin 2001

Nom de l'interviewé
Jérôme Chapuisat
Thème
orientation, formation à distance
Région-pays France, Amiens, Montpellier
CyberVolontaires Non
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Jeanne Suhamy

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