Entretien avec Frédéric
de Goldschmidt et
Chantal de Bruycker, fondateurs d'Ethnokids
Chantal de Bruycker a travaillé dans
le domaine de la télévision par satellite avant d'entreprendre des
études d'ethnologie. Frédéric de Goldschmidt, diplômé d'HEC et de
l'Annenberg School of Communications, a dirigé plusieurs sociétés
liées au multimédia et à la formation. Tous deux ont fondé en 1996
l'association Ethnokids (loi de 1901) puis le site web homonyme,
qui met en relation des enfants de 7 à 12 ans venus du monde entier.
Via le site web, ils décrivent aux autres leur mode de vie selon
un protocole qui s'inspire des méthodes de l'ethnographie.
Comment est né le projet d'Ethnokids
?
Frédéric
de Goldschmidt : Il remonte à 1996, mais au départ nous avions
plutôt pour but d'éditer un cédérom pour les enfants, sur les objets
et les
habitudes de la vie quotidienne de par le monde. Si l'idée du cédérom
est
toujours à l'ordre du jour, le site web a pris le dessus.
Chantal de Bruycker : Lorsque j'ai commencé à connaître Internet,
j'ai rapidement vu que cela pouvait être un formidable moyen de
communication : il était possible d'y fonder une véritable communauté
en ligne, fondée sur l'échange, dans laquelle les enfants pouvaient
s'intéresser aux cultures d'autres enfants tout en décrivant la
leur. Le but primordial de ce projet était de prévenir le racisme
: les enfants peuvent non seulement exprimer leur propre culture,
mais également découvrir des cultures plus ou moins lointaines.
C'est le principe même de l'ethnologie : on découvre les autres
tandis que les autres nous découvrent, autrement dit on s'éprouve
comme autre pour les autres, sans prendre ceux-ci pour des objets
exotiques. Il ne s'agit pas de faire du tourisme, même virtuel !
Il y a donc là une démarche réflexive extrêmement importante, un
effet de miroir, et nous avons constaté avec quelque surprise combien
les enseignants et les élèves se prenaient au jeu. Un autre intérêt
est que nous avons des classes de banlieue, classées en ZEP ou en
REP (zone ou réseau d'éducation prioritaire), avec des enfants d'origines
diverses et souvent confrontés aux questions d'identité. Nous avons
découvert combien dans un tel cadre notre projet était pertinent
: les élèves ont, par Ethnokids, accès à des enfants de leur pays
d'origine. C'est important pour eux, c'est fédérateur au niveau
du groupe, cela suscite la parole et l'intérêt des enfants.
N'est-ce pas dangereux de faire des
enfants des ethnologues en herbe ?
Chantal de Bruycker : ll ne s'agit
évidemment pas de ça ! Il s'agit plutôt
d'utiliser les méthodes de l'ethnologie pour appréhender les autres
cultures. Encore faut-il, pour cela, que l'ethnologie ne soit pas
un gadget, un label vide : c'est pourquoi nous nous appuyons sur
un comité scientifique (Pascal Dibié, de Paris VII, Gérard Althabe
et Alban Bensa, de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales)
et également sur un protocole assez précis, donnant à l'enseignant
une série de repères pour les différents domaines de leur vie quotidienne
que les enfants devront décrire : école, quartier, repas, contes
et légendes, etc.
Nous ne sommes pas pédagogues, mais nous nous sommes aperçus que
les enseignants s'appropriaient cet outil et l'utilisaient en cours,
surtout en français mais également dans d'autres disciplines. C'est
pédagogiquement très riche car les enfants font un travail énorme,
avant tout au niveau de l'écriture et de la lecture, tant ils ont
envie de découvrir comment les autres, qui leur sont à la fois proches
et lointains, vivent. Quand on veut découvrir une communauté, on
partage : nous avons ainsi des classes qui nous envoient des documents
depuis 1999. Ce n'est pas un épiphénomène, mais quelque chose qui
répond réellement à un intérêt primordial des enfants et qui les
aide, non seulement à travailler, mais à construire leur identité.
Combien regroupez-vous d'établissements
?
Frédéric de Goldschmidt : Nous travaillons
de manière pragmatique, en
recherchant plutôt la qualité que la quantité. Comme nous avons
commencé avec l'aide de l'Agence internationale de la Francophonie,
beaucoup d'écoles proviennent de pays francophones : la première
année, Ethnokids regroupait quinze classes, dont douze de la francophonie.
Maintenant nous avons une trentaine de classes, venues du monde
entier, avec notamment des classes d'écoles françaises ou bilingues
en Chine, au Vietnam, au Portugal, au Pérou, en Roumanie, etc. Nous
cherchons maintenant à étendre le réseau à des classes de français
dans des pays plus « exotiques » comme le Brésil, l'Équateur, la
Bolivie, pour ne parler que de l'Amérique latine. Autre gros projet,
l'internationalisation réelle du réseau avec l'anglais et l'espagnol.
L'idée serait que les Ethnokids apportent leur contribution dans
leur propre langue, et qu'il y ait un système de passerelles linguistiques
pour permettre aux enfants de se comprendre à travers des outils
tels que des corpus de vocabulaire. Ce serait alors un bon outil
de découverte et d'initiation aux langues étrangères.
Chantal de Bruycker : Cette année, nous avons pu faire évoluer le
site, hier statique, vers un site dynamique, et lui adjoindre une
messagerie interne, de sorte que toutes les classes peuvent communiquer
entre elles. Nous essayons de réagir avec le regard de l'ethnologue,
d'approfondir, voire de relancer. Par Internet, nous avons aussi
avec les enseignants des rapports très étroits, même si évidemment
nous n'avons guère les moyens d'aller les voir. Malgré cela, nous
avons pu organiser des rencontres par visioconférence. Ainsi à l'occasion
des Netdays 2000, les Ethnokids de Sarcelles ont pu rencontrer,
à la Villette, ceux de Trélex, en Suisse. Pour les gamins comme
pour nous, c'était assez émouvant de se voir par technologie interposée
après avoir travaillé ensemble sans se
connaître !
Avez-vous d'autres évolutions en vue
?
Chantal de Bruycker : Pour la rentrée
prochaine, nous allons tenter de mettre à la disposition des enseignants
un certain nombre de ressources documentaires ; nous avons commencé
avec quelques textes d'ethnologues sur la culture kanak, pour l'école
de Touho, en Nouvelle-Calédonie. Mais en réalité il y a un fond
documentaire très riche sur la ville, l'ethnologie urbaine, etc.,
qu'il sera bon de mettre à profit. Dans le même ordre d'idées, nous
avons l'ethnodico qui recense des termes ou des notions qui peuvent
poser problème et qui ont été rédigés à partir des contributions
des enfants.
Est-ce que, en tant qu'ethnologue,
vous sentez des différences de comportement entre des classes venues
de pays si différents et auxquelles il est demandé un travail similaire
?
Chantal de Bruycker : Pas vraiment.
Ce que je ressens plutôt c'est plutôt
l'énorme motivation de tous à communiquer avec les autres. Par contre,
les enfants des milieux urbains ont parfois tendance à considérer
leur environnement comme absolument banal, sans rien trouver à en
dire en somme. Cela dépend évidemment de l'attitude des enseignants,
et c'est un des intérêts du projet que de montrer aux gamins de
Sarcelles, par exemple, que leur mode de vie n'a évidemment rien
de banal pour les élèves de Nouvelle-Calédonie ou de Shanghai, et
qu'il est aussi intéressant ! Là encore, cette mise en perspective
est constructive.
Propos recueillis par Sylvain Jouty, Aphania.
© CyberEcoles, juin 2001
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