De la plume au clavier : une
utilisation originale d'Internet en cours de lettres
Elisabeth Kennel, professeur
de lettres
1.
Présentation
Les élèves de 1ère
et de terminale du Lycée Beau Jardin à Saint Dié,
dans les Vosges, sont des privilégiés. Elizabeth Kennel,
professeur de lettres dynamique et internaute convaincue, réalise
un travail remarquable avec ses élèves. Plumes et
claviers, pages et écrans ne font plus qu'un.
Investie depuis deux ans dans Internet,
elle fait partager son travail à ses différentes classes,
et à tous les élèves internautes de la planète
qui veulent profiter de son savoir. Mais seuls ses élèves
ont leurs cours, sur un "cahier cours", extrait du site,
qui leur évite de prendre des notes à la va-vite et
les rend tous égaux. Ce n'est pas pour autant qu'ils sont
inactifs ! Ils doivent compléter les notes du cahier par
un travail personnel et ils ont leur "espace élèves"
sur le site. Grâce à leur boîte à lettres,
ils corrigent différents travaux. Les leurs mais aussi ceux
des autres. Ils ont aussi accès à Internet dans le
cadre des T.P.E où ils plongent dans la jungle du savoir
pour différentes recherches. Les salles informatiques du
lycée et le C.D.I, leur sont donc largement ouvertes pour
utiliser et maîtriser les nouvelles technologies.
Même si Elizabeth Kennel n'est
pas persuadée qu'Internet soit l'outil idéal pour
étudier la littérature, elle encourage élèves
et enseignants à créer des sites et des pages Web,
à correspondre et travailler par mail. Un travail qui, il
est vrai, oblige les élèves à s'investir, à
lire, à écrire et qui leur fait découvrir de
nouveaux horizons sans pour autant les éloigner des romans.
Présentation
"Depuis deux ans j'ai découvert
l'informatique et très rapidement Internet, je me suis lancée
dans cette aventure pour mettre des cours en ligne sur un site personnel,
des cours qui ont rapport aux œuvres complètes au programme
ou en ligne dans leur intégralité. J'ai ouvert aussi
un espace spécialement réservé aux élèves.
J'ai aussi participé avec une autre collègue à
l'élaboration du site de notre lycée. Lors du concours
Cyberlycées lancé par l'Elysée, nous n'avons
pas gagné mais cela nous a donné l'occasion de monter
ce site et c'était une expérience très intéressante
entre collègues. Par ailleurs par le biais d'un autre site,
je fais tous les jours de l'aide au devoirs. Voilà globalement
mon activité professorale au lycée depuis 14 ans et
depuis deux ans par le biais d'Internet."
Quelle est la part d'intervention
de vos élèves sur le site ?
"Sur mon site à proprement parler,
il y a un coin réservé aux élèves, cela
s'appelle d 'ailleurs l'espace élèves et l'idée
m'est venue suite à des demandes que je recevais des élèves
de l'extérieur qui me demandaient des aides pour les corriger.
Je répertorie toutes les erreurs de mes élèves
sur leur copie et la correction est faite par eux et c'est eux mêmes
qui gèrent cette page, puisque ce sont leurs fautes, leurs
corrections, et que c'était aussi bien que ce soit eux qui
la gèrent. Ils ont donc leur boite aux lettres. Les messages
arrivent directement au lycée. Par groupe de deux, ils vont
relever deux fois par semaine leur boite aux lettres, ils enregistrent
les messages, nous les travaillons en cours ; ensuite, ils font
les réponses et ensuite on les transfère sur le site.
Par ailleurs, cette année les élèves de première
sont astreints à un nouvel exercice qu'on appelle les TPE
(Travaux Personnels Encadrés) et ils ont besoin de travailler
sur Internet. Or tous les élèves n'ont pas Internet
à la maison. Au lycée, il y a un espace de deux heures
qui leur est réservé au CDI et dans une salle spéciale
informatique où ils peuvent aller consulter tous les sites
dont ils ont besoin pour les TPE avec bien sûr ma présence
et celle de mon collègue qui travaille en binôme avec
moi. Nous les aidons dans leur recherche parce que contrairement
à ce que l'on pense, les élèves sont un petit
peu perdus sitôt qu'il faut faire une recherche un peu précise
sur Internet. Ils ont tendance à cumuler beaucoup de documentation
et à ne pas savoir la gérer. Donc notre rôle
c'est aussi de leur apprendre qu'il ne suffit pas d'avoir 500 pages
et faire des « copier-coller » mais de bien affiner
sa demande et donc, deux heures par semaine nous faisons cela."
Les élèves s'échappent sur
Internet de temps en temps ?
"Pour l'instant, ils sont
encore très raisonnables, mais il est certain que cela est
tentant et légitime mais ils peuvent aller à titre
personnel sur Internet. Le lycée dans lequel je travaille
a un chef d'établissement très ouvert aux nouvelles
technologies. Les élèves peuvent, si ils en ont besoin
faire des recherches sur Internet. Pour des devoirs, pour une enquête,
en dehors de leur cours, cela ne pose aucun problème."
Ils y vont avec enthousiasme ou en traînant
les pieds ?
"Les élèves
de Sciences Economie de première E.S, font tous les ans le
Master de l'économie et vont traiter leur capital boursier
entre 2 heures de cours et ils se prennent très bien au jeu."
Internet est-il adapté à
l'enseignement du Français ?
"En fait c'est une matière
qui ne s'y prête pas trop. Internet est un outil très
adapté à la recherche, mais pour l'apprentissage à
proprement parler, c'est très difficile, du moins en ce qui
concerne le lycée. Les élèves travaillent sur
des programmes qui leur sont imposés, la préparation
est essentiellement celle des examens de fin d'année avec
des types de devoirs bien précis. Il est certain que pour
chercher des renseignements sur les autres programmes, tel Zola,
Maupassant, Stephane Zweig, on va trouver de multiples sites qui
vont nous donner des informations, mais c'est toujours cet énorme
problème : comment les gérer et que retenir ? Par
ailleurs, l'esprit critique des élèves n'est pas suffisamment
développé pour faire peut être la part des choses
et dire « ça c'est bien je garde, ça c'est moins
bon, je jette ». Donc, c'est très difficile. C'est
pour cela que je pense, en mettant ses cours en ligne comme je le
fais et d'autres collègues le font par ailleurs, le moyen
est donné pour se servir du cours comme étant un élément
pour retourner aux livres et faire sa propre recherche et avoir
sa propre connaissance de l'œuvre. Voilà à mon
avis le point le plus positif. Mais à utiliser comme produit
d'apprentissage, Internet pour le Français, cela ne me semble
pas ou du moins, je ne le maîtrise pas suffisamment, pour
pouvoir le donner comme tel."
Qu'apporte Internet à vos élèves
?
"Le fait de ne plus copier
mes cours. A partir du moment où j'ai mis mes cours en ligne,
je me suis dit que cela était dommage que n'importe quel
élève de France ou d'ailleurs puisse voir mes cours
et que mes élèves copient le cours que j'avais mis
sur Internet. Là c'était quand même paradoxal,
donc, je leur donne l'intégralité de mon cours que
je reconstitue sous forme d'un cahier-cours en leur laissant des
espaces de pages de notes supplémentaires ; car je ne prétends
pas à l'exhaustivité de ce que j'écris et surtout
cela les mène à une recherche perpétuelle.
Mon cours se passe de la façon suivante : les élèves
ont le cahier-cours avec le contenu du cours, ce qui nous permet
de passer plus de temps à faire des recherches dans le livre
– et donc à vérifier/compléter le cours."
Donc, ils sont forcément très actifs
?
"De fait. Je n'ai plus une
classe molle mais surtout je n'ai plus d'élèves dont
je ne voyais plus les visages puisqu'ils étaient toujours
en train de gratter plus vite et de se retourner en demandant «
Qu'est-ce qu'elle a dit ? » Tout cela c'est terminé."
D'après vous, professeur de
lettres, Internet n'éloigne-t-il pas les élèves
des livres, magazines et journaux ?
"Au contraire, je pense
qu'Internet peut mener aux livres, aux journaux. Les élèves
ne lisent pas la presse mais ils vont voir la presse sur Internet,
c'est certain. Quant aux livres, justement avec la méthode
classique, le cours didactique, les élèves n'étaient
jamais dans le livre ou très peu, chez eux.
Alors que maintenant avec ce que j'ai appelé modestement
le cahier-cours, ils retournent immédiatement au livre. Le
cours se passe de la façon suivante, va et vient entre le
texte du cahier et la réflexion. Par exemple, ils travaillent
la structure narrative, ils doivent mettre leur propres exemples.
Ils prennent des notes en se disant « à telle page,
Maupassant a dit cela », ils s'en souviendront et ils sauront
le retrouver dans leur livre. Cela vaut pour l'écrit, cela
vaut pour l'oral et cela vaut pour leur connaissance de l'œuvre.
Donc je pense que, me semble-t-il, c'est une des meilleures façons
de retourner au texte et, sans vouloir être prétentieuse,
les mômes connaissent bien leur bouquin."
Quel retour vous avez eu des élèves,
des collègues ou des parents d'élèves ?
"Les parents sont ravis
car c'est déjà une forme dite démocratique.
Tout le monde a les mêmes notes. Si par hasard, l'un est absent,
il n'a pas à reprendre les cours et les élèves
sont très contents car c'est une lourdeur pour eux de copier,
et c'est vrai que ce n'est pas toujours la part la plus intéressante
du cours. Et puis on est là pour les faire réfléchir
sur une forme d'écriture, sur une étude psychologique,
sur le rôle des figures de style et ce n'est plus abstrait,
mais concret. Les parents sont enchantés et je sens qu'ils
n'aimeraient pas que j'abandonne cela. "
Vous n'avez pas une anecdote à nous raconter
?
"Quand j'ai lancé
cette expérience l'an dernier, à titre privé,
j'avais établi ce cahier de cours et les parents m'ont dédommagé
des frais engendrés, l'association des parents d'élèves
m'a remboursé car elle trouvait que cela avait été
très utile aux élèves et surtout, je crois,
ils avaient peur que j'arrête !"
Quels conseils donneriez-vous à vos
collègues ?
" Je leur dirais : "Faites comme moi,
allez-y, il faut s'y mettre !" Moi, il y a deux ans je
ne savais rien et si aujourd'hui, mon site est à peu près
regardable, on aurait bien ri en me regardant, le livre (plus modeste
qu'Internet pour les nuls) sur les genoux, en essayant
de bâtir ma première page et monter mon site.
C'est un outil qui est indispensable
parce qu'on y apprend des tas de choses. Il faut être humble
et se dire que l'on a besoin des collègues qui font leur
site et de tout ce que l'on peut trouver. Moi, c'est par le biais
d'Internet que j'ai pu trouver le film Le joueur d'échecs
et que je suis en train de préparer ma visite au Louvre avec
mes élèves de première. Je suis allée
sur Louvre.edu, j'ai tiré les textes de Balzac, les titres
de tableaux à aller voir... Il faut y aller. Je pense
qu'il faut utiliser les mêmes outils que les élèves,
que c'est à nous d'aller vers eux et pas à eux d'aller
vers nous. Je pense aussi que si on veut qu'un cours se passe bien,
c'est bien de parler le même langage ; et bien parlons html
puisque c'est dans l'air du temps, et surtout c'est indispensable,
me semble-t-il. Donc si je pouvais convaincre, ce serait je crois
la seule chose qui me ferait plaisir ! Ce n'est pas une question
d'âge !"
© CyberEcoles, Thomas Rouchié,
octobre 2000
|